Charlemagne

 

Son épée Joyeuse avait dit-on un éclat tel qu’elle aveuglait ses ennemis. De plus son possesseur ne pouvait être empoisonné. Forgée par Galas elle nécessita trois ans de travaux.
Selon une légende, la fondation de Joyeuse remonterait à l’an 802. L’empereur Charlemagne, revenant d’Espagne, aurait établi son campement tout près de la Beaume. Au cours d’une partie de chasse, il aurait perdu son épée, la Joyeuse. Il promit alors une forte récompense à qui la retrouverait. Après maintes recherches, un de ses soldats la lui rapporta et Charlemagne tint sa promesse en lui déclarant : « Ici sera bâti un domaine, dont tu seras le seigneur et maître, et ta descendance portera le nom de ma glorieuse épée Joyeuse ».
Selon une autre légende, elle portait dans son pommeau de nombreuses reliques, entre autres celle de la Sainte Lance (lance qui aurait percé le flanc du Christ sur la croix) ce qui explique son nom. La Chanson de Roland explique ainsi :
« Nous avons fort à dire sur la lance Dont Notre Seigneur fut blessé sur la Croix Charles, grâce à Dieu, en a la pointe Il l’a fait enchâsser dans un pommeau d’or ; En raison de cet honneur et de cette grâce, Le nom de Joyeuse fut donné à l’épée. Les barons français ne doivent pas l’oublier : C’est de là que vient « Montjoie », leur cri de guerre ; C’est pourquoi aucun peuple ne peut leur résister.»

 L’épée utilisée lors du sacre des rois de France s’appelait aussi Joyeuse, et l’on prétendait qu’il s’agissait de la même, mais elle fut en fait réalisée sous Charles V. Cette épée se trouve actuellement au musée du Louvre, à Paris.

Biographie de Charlemagne

L’ouvrage de Jean Favier est une énorme somme consacrée à Charlemagne mais plus largement à la société carolingienne. Les sources sont en effet trop peu conséquentes pour rédiger 700 pages sur la seule personne de Charlemagne et puis, l’auteur semble -sans trop se faire prier- apprécier la digression. Tout n’est donc pas d’un égal intérêt. Le récit des campagnes militaires de Charles est particulièrement inintéressant, nous passerons donc sur les campagnes en Italie, les combats contre les peuples germaniques, les musulmans en Espagne. L’ensemble se lit toutefois avec plaisir. Le goût du détail sert ici une réflexion approfondie, synthétique et problématisée.
Eginhard, contemporain de Charlemagne, a rédigé à son sujet une Vie. à la manière de Suétone Néanmoins, malgré cette somme, des lacunes énormes empêchent l’historien de connaître par exemple sa date de naissance (nous connaissons le jour, un 2 avril mais pas la date 742 ou 747) ou le rôle réel joué par l’affaire de Roncevaux.

Aux origines

Le père de Charlemagne, Charles Martel, se rend déjà maître, dans les années 730, du royaume franc et pousse son territoire vers l’Est. Avant eux, les Mérovingiens ont été écartés du royaume de manière violente. Charles reçoit quant à lui le sacre du pape en même temps que son père et son frère ; il a douze ans.
Le royaume dont va hériter Charlemagne se compose du royaume des Francs et de « principautés assujetties » qui se répartissent entre les Aquitains, Gascons, Saxons, Frisons, Alamans, Bavarois, Bretons…
En face, potentiels adversaires, les Sarrasins sont solidement implantés dans le Midi. Charlemagne est néanmoins davantage soucieux de tenir éloignés les Alamans. En Italie, les Lombards se sont organisés en royaume.

Quelques mots sur la société

Le royaume de Charlemagne est un pays de forêts, où le climat se réchauffe. Le loup y suscite de grande craintes. Outre les nombreux moulins, dans les villages, les paysans commencent à pratiquer la rotations des cultures ; les champs sont souvent enclos, de talus, de fossés, de haies vives ou mortes ou palissades, de pieux garnis de ronces. La rotation des cultures et la jachère sont déjà connus. On produit déjà de la bière au houblon. Les paysans consomment beaucoup d’œufs.
Le territoire correspondant au royaume compte alors une quinzaine de millions d’habitants.
Les hommes s’y classent entre libres et non-libres. Au sommet de la semi-liberté, il y a les colons qui ont une terre cultivée en usufruit. Moins libre est le lite qui est tenu à une obéissance qui s’attache à sa personne. Enfin, il y a le serf, propriété du maître mais qui jouit de quelques droits. La croissance démographique est un facteur de réduction de l’esclavage d’autant que l’Eglise condamne ouvertement cette pratique. En conséquence, les esclaves sont de moins en moins nombreux.
Les juifs sont peu nombreux ; il occupent essentiellement la fonction de marchand dans les villes. Il y jouissent de droits comparables à ceux des chrétiens.
Les relations vassaliques entre les grands sont déjà en place : le vassal est celui qui doit obéissance au seigneur. L’usage est déjà fixé : « le vassal agenouillé met les mains dans les mains de celui qui devient son seigneur et déclare sa volonté d’être son homme ». Les vassaux directs sont ceux que le roi a chasés, c’est-à-dire pourvus d’une terre prise sur le patrimoine royal.
Les dons à l’Eglise se multiplient, c’est pourquoi les établissements ecclésiastiques gagnent en ampleur. Le monachisme bénédictin conquiert du terrain avec la fondation par exemple de Saint-Maur-des-Fossés en 638.
La plupart des villes importantes à cette époque sont d’anciennes cités romaines. Paris a perdu de son importance ; elle compte la moitié des habitants de Lutèce. Les ports du sud de la France ont décliné aussi. La monnaie qui circule dans les villes est le denier d’argent. L’évêque et le comte coopèrent à l’administration des villes et des territoires.

Portrait d’un roi

Charlemagne est décidé à suivre l’exemple de son père. Avec son frère, ils se partagent le royaume. Avec la mort de Carloman, Charlemagne agrandit son territoire puis se fait sacrer.
Né en 742 ou 747, Charlemagne serait mort à l’âge de 67 ans ou de 71 ans. Dans sa jeunesse, son instruction a été négligée ; cela explique sans doute son goût de revanche.
Charles est de grande taille, les cheveux blancs ainsi que le décrit Eginhard :
« Il était d’un corps ample et robuste, d’une stature élevée mais qui n’excédait pas la juste mesure, car il mesurait sept fois la longueur de son pied, avec le sommet de la tête rond, les yeux grands et vifs, le nez excédant un peu la grandeur moyenne, de beaux cheveux blancs, la face gaie et joyeuse. Ainsi montrait-il, debout comme assis, autorité et dignité dans son apparence. Bien que son cou fût gras et court et que son ventre fût trop gros, on remarquait les bonnes proportions de ses membres »
Il est bon cavalier, chasseur, nageur, porté à l’exercice physique et … à la sieste. Il est facile de l’aborder ; il ne porte aucun vêtement d’apparat. Il n’a par exemple porté le vêtement impérial qu’une seule fois : la chlamyde, les chaussures à la mode romaine, la fibule, une ceinture. On le dit bon et pieux.
Charles aime la vie de famille : sa mère Berthe, sa soeur, ses fils. Il apprécie la compagnie de ceux qui lui font la lecture. Il goûte les conversations avec Alcuin. Il a plusieurs femmes dans sa vie : Himiltrude répudiée ; il épouse ensuite une fille lombarde, Désirée de Lombardie, qu’il rejette à son tour pour Hildegarde. Avec elle, Charles aura quatre garçons (Charles le jeune, Pépin, Louis et Lothaire) et cinq filles. Veuf, Charles se remarie avec Fastrade qui se distingue pas sa cruauté puis Liutgarde, sa dernière femme.

Un peuple de guerriers

Le combattant du temps de Charlemagne est à cheval ; protégé par la brogne, une sorte de haubert de cuir et les premières cottes de mailles ; le casque est conique. L’équipement est très cher.
La tactique la plus courante consiste en l’alternance de charges en lignes serrées et de ruptures. La lance est l’arme utilisée. L’infanterie joue un rôle important. Les armes sont variées : la dague, le couteau, la hache, la massue ou la fronde.
Lors d’un retrait après une campagne avortée en Espagne se situe l’épisode du col de Roncevaux le 15 août 778 relaté dans la fameuse Chanson de Roland. L’arrière-garde tombe dans une embuscade tendue par des Basques et des Navarrais, par des Sarrazins dans la chanson.

Le roi gouverne

Le roi gouverne avec les grands en son conseil. Ces grands ont prêté serment et sont liés au roi par un lien vassalique. Le serment est solennel.
Dans l’entourage du roi, le comte du palais est chargé de maintenir l’ordre ; il est un juge au nom du roi. Le sénéchal s’occupe de l’administration. Parmi les hommes qui accompagnent Charles, le Roland de la chanson joue un rôle important dont on ignore la nature exacte. Des clercs sont nombreux à conseiller le roi ; ce sont eux qui tiennent l’administration.
Le sceau du roi symbolise la parenté de Charles avec la Rome antique puisque un portrait d’empereur y est représenté, doublé d’une légende : « Christ, protège Charles, roi des Francs ». Son épée Joyeuse symbolise son pouvoir militaire (Durandal est le nom de celle de Roland et l’épée Hauteclaire celle d’Olivier).
En outre, Charles fait d’Aix la Chapelle sa capitale. Le palais est agrémenté d’une grande salle pour les réunions longue de 47 mètres et large de 20. Ici se tient l’assemblée générale qui réunit les comtes, les évêques, les abbés, les fidèles directs du roi, les vassaux royaux. Cette assemblée est annuelle ; elle est dénommée : « synode », « plaid général » et se tient au mois de mai. Fait curieux, tous les membres de cette assemblée ne parlent pas la même langue. L’assemblée générale publie des capitulaires, textes fleuves groupant des articles (capita). La parole du roi est aussi importante que ces écrits. De surcroît, des ateliers monastiques se spécialisent dans la publication de textes royaux.
Le pouvoir du roi se résume dans le terme « droit de ban » ; son non-respect est puni par l’amende : 60 sous, ce qui est considérable. Semblable (aussi lourde) est la punition infligée au contrevenant à la loi ; cette amende est appelée heriban.
Dans le pagus (le territoire), le comte représente le roi ; c’est d’ailleurs lui qui le choisit. Il est aidé dans sa tâche par des missi, des adjoints, qui deviendront des vicomtes. L’hérédité des fonctions n’est pas encore la règle mais tend à le devenir. Dans les régions limitrophes de terres à conquérir, le roi nomme des comtes spéciaux appelés « préfet des marches ». Le duché représente quant à lui un regroupement de comtés.
Le comte assure la justice ; il est responsable de l’exécution des sentences qui est rendue en pratique par le tribunal de la viguerie ou de la centaine. Des juges permanents vont ensuite se mettre en place (échevins, scabini). L’évêque ou l’abbé ne relève que des juridictions de l’Eglise sauf en appel. Le jugement de Dieu est déjà pratiqué. Les peines se partagent entre châtiments corporels et amendes ; la mort punit celui qui menace la société. Le brigand pris en flagrant délit est par exemple immédiatement pendu.
Les missi dominici sont les envoyés du roi chargés d’enquêter et de faire appliquer la politique du roi. Une noblesse se crée parmi les proches du roi.
Le domaine du roi assure l’essentiel de son revenu : chevaux et vivres pour l’armée, le roi et son entourage. Les impôts indirects, les butins de guerre et les amendes le complètent.
Charlemagne prend le titre d’empereur en l’an 800. Ce jour-là, Léon III, qui n’a pas le choix, pose sur la tête du roi un diadème puis il lance l’acclamation suivante : « A Charles, Auguste, couronné par Dieu puissant et pacifique empereur, vie et victoire ! ». Vient ensuite la proskynèse, la prosternation du pape devant l’empereur. Avec ce titre, Charlemagne amorce un tournant : révision des lois, formulation d’un programme de gouvernement dans le capitulaire de 802. Son sacre est fort mal reçu en Orient où Nicéphore refuse de lui reconnaître le titre d’empereur ; les choses s’arrangent avec Michel. A l’inverse, à l’approche de sa mort, le partage du royaume montre les limites de l’empire. Charles se prétend pourtant le successeur de Constantin et de David.
Le royaume est alors affaibli par des incursions normandes de plus en plus dévastatrices. Il faut la mort du nordique Godfredr pour calmer les ardeurs des Danois. Le désordre interne gagne : rebellion de nouveau à Rome et dans l’Est. Charles à 71 ans chasse encore mais ne voyage plus. Il meurt d’une pleurésie en janvier 814 et est enterré dans la chapelle palatine, assis selon la légende.
Le faste de la cour se reconnaît aussi aux ambassades. Celle d’Haroun al-Rachid par exemple qui donna un éléphant en cadeau au roi. L’animal fut figuré dans la lettrine d’un moine copiste.

L’économie

La monnaie en circulation est la même pour tous, c’est le denier d’argent même si certains ateliers monétaires seigneuriaux continuent leurs activités. Une réforme monétaire intervient après 790.
Sur un plan économique plus général, Charles veille à l’équilibre économique de son domaine beaucoup plus qu’aux échanges en Europe. Les grandes routes commerciales vers la mer du Nord où les villes en bordure du Danube assurent la circulation de marchandises. Charles ordonne la construction de ponts dont le plus célèbre est celui sur le Rhin à Mayence.

La religion

A plusieurs reprises, Charlemagne convoque des conciles à la place du pape pour prohiber les mauvaises tendances. Les décisions prises lors d’un important concile qui se tient au bord du Main sont regroupées dans un long capitulaire intitulé « le livre de Charles ».
Dans sa volonté de réforme, Charlemagne va jusqu’à organiser le culte : la manière de prier par exemple.
La doctrine de la trinité fait partie des dogmes mal acceptés par les chrétiens mais intégrés.
Les quatre grandes fêtes de la Vierge : la nativité, la purification, l’annonciation et le conception du christ, l’assomption sont célébrées. Le chant romain est adopté.
Charles encourage l’usage de la langue romane ou de la langue germanique pour le commentaire de l’Evangile lu à la messe.
Si la cathédrale est le principal lieu d’exercice de la religion dans la cité, des chapelles ou églises privées sont reconnues comme paroisses.
Néanmoins, la situation est loin d’être idyllique : le haut clergé veut faire fortune et ne se soucie pas du dogme ou, dans un autre registre, des voeux forcés.
C’est en 782 que le moine Guillaume de Gellone fonde Aniane (c’est le futur saint Benoît) ; Louis d’Aquitaine fonde dans la même période Conques.

La renaissance carolingienne

Bobbio est un exemple de monastère dont le scriptorium est très actif. Des écoles urbaines forment des notaires, des scribes, des clercs. On y enseigne d’abord la grammaire, la poésie et le comput.
Les monastères anglo-saxons dominent à la suite de Cantorbéry. L’influence de la culture irlandaise ajoute au dynamisme de l’archipel.
Charlemagne est quant à lui sous le charme d’un périple en Italie où il fait la connaissance du moine copiste Godescalc auquel il va commander une copie de l’Evangile.
Les personnalités qui fréquentent le roi sont des lettrés : Alcuin, Clément le Scot, Eginhard, Raban Maur.
Charles contribue au développement des écoles monastiques.
Le dynamisme de cette période conduit à des productions fameuses ; l’ancienne minuscule latine est réformée ; Alcuin insiste sur l’usage de la ponctuation ; le point d’interrogation fait son apparition à l’atelier d’Aix, de Corbie, à Saint-Amand puis à Saint-Denis.
L’architecture gagne en fonctionnalité. Saint-Denis se dote par exemple d’un transept qui sépare la nef de l’abside. Dans d’autres lieux, c’est le déambulatoire qui fait son apparition ou la salle capitulaire.