Souvenirs de jeunesse du Vicomte Louis de Montravel

(Dactylographie d’Alain Auzas)

Aujourd’hui, 7 septembre 1905, âgé de 82 ans et six mois, l’idée m’est venue d’écrire mes souvenirs sur ma vie presque complètement passée à Joyeuse, où je suis né le 7 mars 1823; ces souvenirs comprennent

  • l’état de ma famille à ma naissance,
  • l’historique des familles nobles et bourgeoises habitant à Joyeuse,
  • l’état religieux, l’éducation des hommes et des femmes
  • l’état politique, les foires et les marchés, les produits, l’industrie, le commerce, les voies de communications, les mœurs, les usages,
  • et enfin, l’état actuel, religieux et politique, les usines, l’électricité, etc.

La Famille

A l’époque de ma naissance, la maison était habitée par mon grand-père, ma grand-mère, mon grand-oncle, le maréchal de …… dit M. de la Brossy, mon oncle Eugène, et mon père et ma mère, mariés depuis un an (1822).

Mon grand-père, le Comte de Montravel, était un gentilhomme dans la force du mot, élevé dés le collège à être servi et respecté par ses frères qui ne le tutoyaient pas, lui préparaient le Samedi ses vêtements pour le Dimanche. Il était de moyenne taille, avec une figure agréable très attirante, mais complètement ignorant des choses pratiques, n’entendant rien aux affaires, pas plus qu’à l’agriculture, au point qu’il demandait à son jardinier [Avril] le nom des peupliers et des choux. Il était jusqu’à un certain point resté fidèle à certaines coutumes de l’Ancien Régime : les souliers à boucles d’argent, les manchettes et le jabot et même la queue que venait lui faire tous les jours son barbier Joly. Pendant la Terreur, il n’émigra pas comme ses frères et habita le château de la Bastide avec sa femme et son beau-père, sa belle-mère étant décédée. Il n’y trouva cependant pas la tranquillité, car son beau-père y fut inquiété et même conduit à Paris où il ne fut sauvé que par la mort de Robespierre. Avant son mariage, il demeurait au château de Fontblachère dans la paroisse de St. Lager, dont il était le seigneur. Il vendit cette terre et vint habiter Joyeuse, employant son argent à l’achat de terres, à Labaume sous Sampzon et Auriolles. Il fut heureux d’avoir épousé une femme non seulement très riche, mais encore apte aux affaires, dirigeant et gouvernant ses nombreuses propriétés.

Sa vie était donc très douce ; il allait presque tous les jours se promener dans la terre de Sousperret, lisant le journal sans lunettes. Après la mort de sa femme, deux de ses fils et sa fille lui firent une pension de six milles francs, mon père ayant pris la charge de le garder près de lui. Il ne dépensait rien ; je vois d’ici les sacs d’écus de six francs alignés dans le fond de l’armoire de son cabinet. Quelquefois, il m’en donnait un pour l’ornement de notre petite chapelle. A la fin de sa vie, à 89 ans, il commençait à radoter, me demandant qui j’étais ; un jour, rencontrant dans le vestibule un Père trappiste, il entre dans la salle à manger en levant les bras et disant : Toujours des originaux ! Après les repas, il s’asseyait au salon, et on l’entendait murmurer le nom des plats du repas. Cependant, il avait bien des moments de lucidité, allant tous les jours sous les arceaux de la rue de Jalès qui dominait le vieux cimetière où était enterrés son frère et sa femme. Il fut inhumé à côté d’eux. Je me souviendrai toujours de ce 16 Janvier 1840, où j’assistai au râle de son agonie. J’avais 17 ans[1].

Sa femme, ma grand’mère, était de petite taille, avec une mignonne et jolie figure, que j’ai trop peu connu, ayant sept ans à sa mort, mais dont le souvenir m’est présent. C’était une femme de grande valeur. On a pu lui appliquer ce vers d’Ovide, qui la peint bien :

Animus ingens in auguste pectore.

C’était elle seule qui gouvernait toute ses affaires : le procès qu’elle eut à soutenir, l’administration de ses nombreux domaines, son train de maison, – car elle recevait non seulement ses parents, mais de nombreux personnages, Évêques, Préfets, etc., qui tous à leur passage mangeaient à sa table, qui, du reste était renommée au loin. Elle avait pris soin d’envoyer à Nîmes, chez le fameux Durand, une jeune fille nommée Jeanneton[2], qui y passa un certain temps pour s’y perfectionner dans l’art culinaire, dans lequel elle se surpassa. Je suis aujourd’hui le seul témoin de cette renommée, élevé à la brochette par Jeanneton, qui me bourrait en cachette de ses gâteries inoubliables. Plus de bonne cuisine depuis. Il faut dire qu’à cette heureuse époque, le pays produisait tout ce qu’il fallait pour seconder la science d’un cordon bleu. Tous les produits du pays y restaient ; n’exportant rien, le peuple y touchant très peu, le gibier abondait, ainsi que les truites et les anguilles. Les truffes n’avaient pas d’acheteurs : nous en mangions pendant tout le carême. Quant aux fruits et légumes, ils étaient rares pour le public, mais abondants pour ma grand’mère, dans son beau jardin de Sousperret. Elle avait un maître jardinier, nommé Avril, qui lui avait été envoyé de Savoie par une famille amie, éteinte aujourd’hui, les de Physica, originaires de Savoie, demeurant à Lyon.

Ma grand’mère, Rosalie Pellier de Sampzon, fille unique de François Pellier, Sgr. de Sampzon, et de Dorothée de Gasques de Combes, appartenait à une famille dont trouve la première trace au XIVème siècle en la personne de Pellier, notaire, qui reçu l’acte de paréage de Villeneuve de Berg entre le roi et l’Abbé de Masan. Depuis lui, la généalogie descend sans interruption jusqu’à Rosalie.

L’héritage de son père était tout en terres ; à cette époque où la culture donnait de rienes (sic) revenus, et où l’industrie et les affaires commerciales n’étaient qu’au début, on ne s’attachait qu’à l’agriculture. Cet héritage consistait en l’hôtel de Joyeuse, la terre de Sampzon, le château de la Bastide, les belles terres de Sousperret, Arleblanc, la Charve, les Vernades, les moulins de joyeuse et Rosières, et de nombreux lopins de terre autour de Joyeuse, – le tout rapportant de 40 à 50 000francs. Il convient d’y ajouter les apports de son mari les achats des terres de Labeaume, la grande terre et le moulin d’Auriolles, achetées avec le produit de la vente des terres de Fontblachère, St. Lager , Bressas, etc.. la Bastide, à elle seule, rapportait, chaque année, 25 000 francs de soie. Ce domaine, situé à l’embouchure du Chassezac dans l’Ardèche, se composait de deux parties : sur la montagne, un grand bois de taillis de chênes, et dans la plaine, très fertile, des champs de blé et autres cultures, fourrages, vignes, oliviers, noyers, mûriers, arbres à fruits. Belles chasses et rivières poissonneuses.

Pendant la révolution, ils habitèrent le château de la Bastide, où ils furent souvent inquiétés . M. Pellier fut, comme nous l’avons dit, conduit à Paris où sa fille alla le rejoindre, et le ramena par suite de la mort de Robespierre. (V. notre histoire de Joyeuse) Les Bourbons revenus, ce fut une joie délirante à Joyeuse. Toute la population, hommes et femmes, firent une immense farandole partant d’un bout de la ville, arrivant devant la maison de Montravel, traversant les salons et continuant le tour de la ville. La paix et la tranquillité étant revenues, la Comtesse de Montravel jouissait en paix de son bonheur domestique. Je me souviens qu’elle allait de temps en temps à Sousperret, montée sur un âne, sur sa selle à garde-reins et son appui-pied ; je l’accompagnais à pied. D’autre fois, elle y allait dans sa voiture, unique dans le pays, conduite par son jardinier Avril. Un jour, elle le vit descendre vivement de son siège et écraser un serpent en disant : Super aspidem et basilicum ambulabo. – vous savez le latin, lui dit ma grand’mère. – Oh ! oui, madame, je sais aussi que collegium veut dire collège.

Ce jardinier dont je me souviens très bien avait bien un nom de Jardinier, Avril. Il était savoyard. Il était gros, trapu, fort, arrivant toujours avec ses deux arrosoirs à chaque bras. Ce type n’est jamais sorti de ma mémoire. Il mourut chez ma grand’mère, célibataire. Avril venait tous les jours à joyeuse, traînant une brouette chargée de légumes et de fruits. Ce souvenir et bien d’autres de lui me sont restés.

L’ameublement de la maison était luxueux. M. Pellier n’avait rien épargné : de nombreuses cheminées en marbre de Carrare, et autres de diverses couleurs, une glace de Venise dans le salon, celui-ci et la chambre de ma grand’mère tendue d’une soierie rouge et or, tissée à Lyon avec la soie de la Bastide, et les fauteuils Louis XIV garnis de même, une belle pendule Louis XIII à sonnerie posée sur son socle, accrochée au mur du salon, vis à vis de la cheminée. Tous les autres appartements étaient meublés de la sorte. Ce fut pendant plusieurs mois que la messe fut célébrée en cachette dans le salon , parmi quelques amis.

Du plus loin qu’il me souvienne, je fus frappé par l’arrivée en 1829 d’un bataillon se rendant au siège d’Alger. Le colonel logea dans la chambre vis à vis celle de ma grand’mère, au-dessus de la cuisine d’aujourd’hui. Le drapeau était hissé sur le balcon, avec un factionnaire à la porte. J’avais sept ans.

Ma chère Bonne-maman mourut de l’Ascension, 31 mai 1831, âgée de 68 ans, dans sa chambre, dite la chambre rouge, tendue de la même étoffe que celle du salon, dans le lit dit à la Duchesse, à tenture de soie cramoisie (tissé à Lyon avec la soie de la Bastide) qu’on transporta plus tard dans la chambre de l’oncle de la Brossy, touchant le salon ; il échut à Théodore, qui l’a cédé à Emmanuel. Je me souviens de l’arrivée de mon oncle de Sampzon, qui s’agenouilla au pied du lit de sa mère, abîmé dans sa douleur, mais ce qui me surprit, c’est qu’il ne pouvait pleurer.

Un autre habitant de la maison, de Joyeuse, dont je me souviens très bien, était Philippe de Montravel, M. de la Brossy, frère de mon grand-père. Sorti de l’école militaire d’Auxonne, il émigra en Allemagne à l’armée des Princes, puis en Angleterre, fit la campagne de l’indépendance aux États-Unis, prit ensuite du service au Portugal, etc… (V. la généalogie) Au retour des Bourbons, ayant une pension de retraite de 1800 francs, il vint s’établir chez son frère à Joyeuse. Il habitait la chambre à côté du salon. Elle avait une porte donnant dans un couloir éclairé par une lanterne qu’on voit encore et vis à vis une porte communiquant avec le vestibule. Une autre porte vis à vis celle de sa chambre donnait accès à son cabinet de travail, qui est aujourd’hui la cuisine de ma sœur Hélène. Je me souviens très bien que ce cabinet était remplit de rayons sur lesquels étaient de nombreux livres, car il s’était adonné à diverses études et correspondait avec diverses sociétés savantes, entr’autres (sic) celle de Genève, dont était son ami M. Pictet. Son cabinet contenait plusieurs baromètres et thermomètres ; il notait dans un livre que j’ai les variations, ainsi que la pluie tombée, ayant établit un pluviomètre qui m’a souvent servi.

Il était de taille moyenne et de belle santé, allant souvent à la chasse. Un jour, en revenant des Gras du Coulet, il était très las, ce qui l’étonnait, ne se doutant pas qu’il avait plus de 80 ans. Il mourut à Joyeuse le 6 Août 1832. Je me souviens très bien de son enterrement, sa bière portant son épée, son chapeau à plumes et ses épaulettes de maréchal de camp. Il fut accompagné par la garde nationale qui tira, à mon grand effroi, des coups de fusil sur sa tombe. Il aurait eu droit à être accompagné par un peloton d’artillerie avec canons, vu l’éloignement d’un régiment à Valence et à la Révolution de Juillet, dont ma famille était ennemie, on ne put en réclamer.

Il a laissé un grand nombre d’écrits d’observations et de mathématiques, et aussi un très intéressant mémoire, notant jour par jour ses différentes étapes. (l’ayant prêté aux Fay ou à René, je n’ai jamais pu le ravoir.) Il avait un frère, chef de bataillon, chevalier de Saint Louis, émigré aussi, qui habitait la maison paternelle à la Voute [Voulte] et qui venait de temps en temps à Joyeuse. (V. la généalogie) Il avait laissé à sa servante, nommée Louison, une pension que lui payait mon oncle de Sampzon et que je lui ai fait longtemps parvenir sur les revenus du pré du château, pour la part de mon oncle.

L’autre membre de la famille qui habitait six mois d’hiver à Joyeuse et six mois d’été chez sa sœur, la comtesse de Fay, se nommait Eugène, propriétaire de la terre de Sousperret et du moulin de Rosières. Sa chambre à Joyeuse est celle que j’ai occupé depuis, au second étage à gauche du corridor. Après son mariage, il n’habita plus Joyeuse ; il me laissa avec sa chambre, son secrétaire, sa bibliothèque et l’administration de ses biens (sic). Je fus chargé de la vente de toutes ses propriétés par parties brisées ; Sousperret fut vendu à divers petits propriétaires, et le moulin à M. Mathon, curé de Joyeuse. Pour sa descendance voir la généalogie. Notons que Bonaparte le fit conduire la chaîne au cou à Privas, pour avoir refusé de faire partie de ses gardes d’honneurs.

Parlons un peu de moi. Jusqu’à l’âge de ma majorité, je suis resté à Joyeuse, suivant régulièrement mes études sous la direction de mon père. J’étais très tenu, ne sortant que pour la promenade avec mon père, et seulement le Jeudi et le Dimanche. Aussi mes études furent sérieuses sur les langues mortes et vivantes, l’Histoire de France et des autres contrées de l’Europe, ainsi que la Géographie. L’Histoire religieuse tint une grande place : premiers catéchismes, puis ceux de persévérance, l’histoire générale de l’Eglise et des pères de l’Eglise. Physique, Géologie, Astronomie, mythologie, etc… mon père ne me laissa rien ignorer. A son grand regret, il ne put me pousser au-delà des mathématiques que jusque l’algèbre, ayant une invincible répugnance pour les X. Mes goûts me portaient à toutes les branefies (sic) de l’Agriculture ; plus tard, je m’occupai de la gestion de la terre d’Arleblanc.

En 1843, je tirai au sort le numéro 60 qui me plaçait dans la réserve ; mais mon père qui ne voulais absolument pas que je serve sous aucune forme le Gouvernement de Louis-Philippe, m’acheta, comme on disait alors, un remplaçant qui fut notre domestique, nommé Sévégnié, de Rosières ; il le paya 1500 FR. Ce garçon ne fut appelé que cinq ans après le tirage et envoyé dans un régiment d’Artillerie (sic), à Toulouse, d’où il revint au bout de six mois. Alors, il toucha les 1500 fr. plus les intérêts, plus ses gages accumulés, se contentant de quelques écus dans le courant de l’année. Pourvu d’un beau magot, il put épouser une jeune fille ayant une belle dot, et il alla habiter chez son beau-père à Laurac, où il est mort, laissant une nombreuse famille.

A mon tirage au sort, il y avait 25 conscrits, dont il ne reste plus aujourd’hui que deux, moi et Roussel, le crieur public de Joyeuse. Nous n’avions alors dans la maison que deux maîtres étrangers, Martin Souchère, qui nous enseignait l’écriture, et M. Tort, la musique.

Ce M. Tort, venant de je ne sais où, disant qu’il avait parcouru toute l’Europe, sans s’enrichir, était un singulier personnage. Grand, maigre, peu de cheveux blancs, son caractère, était très fort sur l’art musical, connaissant tous les instruments que je négligeai. Il enseigna la guitare à mes sœurs qui devinrent de jolie force, surtout amélie. Nous jouions des Symphonies, mon père faisant sa partie de clarinette. J’étais parvenu à réunir un certain nombre d’amateurs pour former un petit concert. Ce fut à grand’peine et après six mois de travail que je fis chanter une grand’messe le jour de la St. Pierre, patron de l’Eglise. J’avais arrangé le Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, et d’autres chants sur des motifs de l’opéra d’Iphigénie en Aulide, de Gluck, à plusieurs voies d’hommes et de filles, avec accompagnement de mes musiciens et d’une partie de ceux d’Aubenas. Mais la fête fut renvoyée au Dimanche suivant, par la mauvaise volonté de M. Eldin, curé d’Aubenas, qui ne voulut pas les laisser venir le jour de la St. Pierre. J’en fus très ennuyé, ayant pris la peine d’aller et revenir à pied de Joyeuse à Aubenas. Néanmoins, la messe fut bien exécutée à la satisfaction de tout le monde, qui demande une nouvelle exécution pour le Dimanche prochain. Nous jouions aussi aux processions à cette époque splendide. Ma société fut dissoute peu après par la mort ou l’absence de plusieurs exécutants. Nous fumes réduits à ne plus faire que des tries ou des quatuors, en famille et avec un ancien clarinette de régiment nommé Rieu, qui était assez fort. M. Tort alla mourir je ne sais où, n’ayant plus rien à faire à Joyeuse. Il aimait la chasse ; je lui prêtais mon petit fusil, avec lequel il ne tuait que de petits oiseaux.

Après lui, il vint un autre maître de musique qui ne resta que peu de temps. Il était vieux, et lui et sa femme étaient ivrognes ; ils déjeunaient avec des bols d’eau de vie, dans lequel ils trempaient du pain.

Plus tard, en 1848, Joseph Vaschalde voulut fonder une fanfare. Il en coûta beaucoup d’argent à la ville pour l’achat des instruments et des costumes, et jamais il ne voulut la laisser figurer aux processions. Il donnait des bals et des séances à la Grand Font. Mais bientôt, son ambition le poussant à la politique, la société se détraqua et disparut.

Nous avions l’habitude de célébrer en grande pompe toutes les années, le 22 septembre, la fête de mon père, la St. Maurice. Bien avant, nous faisions les préparatifs, fabricant des pièces d’artifices de toute espèce, fusées volantes, soleils, pétards, chandelles romaines, feux de Bengale, pots à feux plongeant dans l’eau, car la fête avait lieu à Arleblanc, sous les platanes garnis de lanternes vénitiennes. On faisait la procession autour du bassin, les uns portant les chandelles romaines, les autres lançant des étoiles avec des fusils. J’avais obtenu du maire la permission de porter à Arleblanc les fauconneux (sic) de la ville. Mais le bouquet était le ballon chauffé à l’huile, auquel j’attachais un soleil bien en dessous du feu, avec une longue mèche qui ne mettait le feu que lorsque le ballon était à une grande hauteur.

Tout cela prenait du temps, mais n’interrompait pas les études, travaillant d’arrache pied pendant les récréations.

Lors de l’entrée en France des débris de l’armée de Don Carlos, de nombreux officiers et soldats furent répartis dans les villes et villages du Midi du Languedoc ; les soldats dans les fermes travaillaient et les officiers étaient logés et nourris par souscription. A Joyeuse, il y avait peu de soldats ; nous avions deux officiers, M. de Léréna et M. Calvo. Le premier jouait bien de la flûte, et tous les deux, naturellement de la guitare. Ils étaient logés vis à vis de notre maison, dans celle des Pellier, aujourd’hui, Victor Coste. Dès que j’avais un moment, j’y courais ; ils me chantaient des chansons espagnoles et nous parlions un mauvais français mélangé d’espagnol. Léréna prenait part à nos concerts. Nous faisions de longues promenades, surtout à Sousperret, où nous lancions des cerfs-volants à de grandes hauteurs, qui, attachés par un piquet, restaient en l’air jusqu’au lendemain. Nous avions faits des petits cerfs-volants qui, roulant sur la corde, montaient jusqu’en haut du grand. Enfin, tous les jours de congé, c’était des inventions nouvelles. Nous avions alors quatre ou cinq chiens à l’écurie tout le jour, mais dès que nous sortions, ils étaient fous de joie. Dès que dans la campagne, on voyait un chat, on poussait les chiens, qui, furieux, se lançaient à la poursuite. La pauvre bête escaladait le premier arbre venu, et alors les projectiles volaient ; à coups de pierres, on le forçait à descendre, et souvent hors d’haleine, il était écharpé, à notre grande joie. Nous n’avions pas les moyens de forcer les cerfs et les lièvres.

Enfin, l’amnistie étant arrivée, nos officiers partirent, – Calvo à Rome, où il se fit religieux, et Léréna, pour Nîmes, où il fut ordonné prêtre, et devint curé des Angles, la paroisse des Pontmartin. Pendant longtemps, j’entretins une correspondance avec Léréna, dans laquelle il ne pouvait se lasser de parler du bon temps passé à Joyeuse et de sa reconnaissance.

C’est alors que je m’adonnai au faire-valoir d’Arleblanc, mon père ne pouvant s’en occuper ; en même temps, je faisais les affaires de mon oncle Eugène, pour son domaine de Sousperret et de son moulin de Joyeuse, où j’avais un domestique avec lequel je réglais tous les Dimanches les recettes et les dépenses. Enfin, mon oncle s’étant décidé à vendre ses biens pour payer soultes (sic) pour l’héritage de sa femme, je m’en occupai, ce qui ne fut pas une petite affaire, de vendre Sousperret en parties brisées. Il serait trop long d’entrée ici dans des détails.

J’avais, en outre, à surveiller le moulin de Joyeuse et le pré du château, indivis entre mon père, ses deux frères et leur sœur. Tout cela m’occupait (sic) beaucoup et s’y joignait en plus l’administration de la terre de Logères, à Vernon, que mon père avait dû prendre pour se payer d’un emprunt fait par Omer Pellier. Il me fallut établir un Syndicat pour la prise d’eau, dont jouissaient une douzaine de propriétaires pas faciles à faire raison et à payer leur redevance. Je puis dire que je conduisis le tout à la satisfaction de tous.

Mais Arleblanc m’intéressait bien d’avantage. C’était mon quartier général ; j’y couchais, on m’apportait mes repas, commissions, courrier, etc… de Joyeuse. J’avais un cheval pour me transporter plus vite là où il y avait à faire. Je parle de mon courrier, car déjà il était fort chargé. Commençant à m’occuper de mon histoire de la noblesse du Vivarais, j’écrivais de tous les côtés pour avoir des renseignements et je classais tout cela en attendant de pouvoir fouiller dans les registres communaux et ceux des notaires.

Mais voilà qu’en 1848, je fus forcé de laisser tout cela. Nommé Conseiller municipal, presque à l’unanimité, Inspecteur des écoles du canton, membre du Conseil de Fabrique et du bureau de Bienfaisance, j’avais été chargé de plus par le Ministre de l’Agriculture de faire un rapport sur tout ce qui concernait la culture, les industries, l’évaluation des récoltes en blé, vin, etc.. Ce travail que je tenais à faire aussi complet que possible m’occupa longtemps. Enfin, après avoir écrit une centaine de pages criblées de chiffres, j’eus la satisfaction de recevoir une lettre de félicitation du ministre.

Mon oncle Eugène, qui s’était marié à Vif, près de Grenoble, en 1840, et qui en partant de Joyeuse m’avait fait cadeau de sa bibliothèque et sa chambre, située au second étage, à droite du balcon, – voulant sans nul doute me faire le plaisir de connaître le Dauphiné, il m’amena en poste à Grenoble et de là à Vif, maison de sa femme, ou je ne croyais passer que quelques mois, et où je restai deux [ans]! époque à laquelle mon père ayant besoin de moi me rappela.

Pendant ces deux années je ne m’ennuyai pas et je travaillai beaucoup. Je suivis les cours de botanique sous le professeur Crépu ; Nous allions en bande faire des excursions dans les montagnes, portant la boite de fer blanc pour y mettre les plantes. A la Grande Chartreuse, nous montâmes sur le Grand Son, où je faillis périr, ayant glissé sur la neige sur une pente aboutissant à un précipice. Heureusement, je m’accrochai à une pointe de rocher, et mes compagnons m’aidèrent à remonter avec des mouchoirs et des habits attachés les uns aux autres. Nous visitâmes tous les environs de Grenoble, Uriage, Allevard, la vallée de la Romanche, etc…

Puis, je pris des leçons de Taxidermie, l’art d’empailler les oiseaux, avec le professeur Bouteille. Je fis une belle collection d’oiseaux empaillés.

Je fis aussi une tournée en voiture avec mon oncle en Savoie, Annecy, Albertville, toute la vallée de la Haute Isère. Une autre au Bourg d’Oisans, au Lautaret, à Brianoun, Embrun, Gap, etc… où je fis ample moisson de plantes rares. Dès que le bruit se répandit de l’apparition de la Sainte Vierge à la Salette, je partis à pied, accompagné de Jacques, le jardinier, et je pus interroger Marcelin. J’en revins de même à pied, harassé, ayant fait dans les deux journées soixante kilomètres.

Je fis bientôt la connaissance de la famille de Pélissière habitant un château à un kil. de Vif, où j’allais dîner plusieurs fois par semaine. Il y avait le père veuf, trois fils et une fille Pauline. On y faisait très bonne chère et la maison était sans cesse pleine de jeunes gens de Grenoble, faisant la cour à la Demoiselle. Je jouais du violon avec celle-ci. Nous chassions et nous allions dans leur propriété du Villars de Lamps où nous péchions des masses d’écrivisses. Je profitais de mon séjour au Villard et accompagné d’un guide, je partis à huit heure du soir pour arriver au lever du soleil au sommet de la moucherolle, à plus de trois mille mètres d’altitude. La montée raide par des escaliers naturels et d’insondables précipices de chaque côté. Le sommet est très étroit et la vue splendide jusqu’aux montagnes du Vivarais. La descente fut la plus périlleuse ; il fallait aller à reculons, mon guide me précédant et mettant mes pieds où il fallait. Je revins par le col de l’Arc, où assis sur l’herbe, au fond d’un précipice, je déjeunai entouré d’un vol nombreux de choucas, sortes de corneilles. Je voulais en suivant la crête de la montagne aller au col Vert, à environ un kilomètre, mais Jacques, le jardinier de mon oncle ne voulut pas me suivre, et bien nous en prit, car non-seulement nous y aurions laissé notre culotte et notre peau, mais probablement aussi, pris de vertige, nous aurions roulé dans le précipice. Malgré tous ces dangers, j’aimais ces excursions sur la crête du Grand Brion dont un côté plongeait par une pente rapide sur le Drac. Il y avait de part en part des ravins plus ou moins larges qu’il fallait traverser : je prenais mon élan et les franchissais. Si j’avais manqué mon but, j’aurais dégringolé par ces cheminées à plus de 500 mètres dans le Drac. Non loin de Vif, il existe un lieu où se trouve ce qu’on appelle la fontaine ardente. St-Augustin en parle dans ses Confessions. On allume une allumette, et le gaz s’enflamme, qui permet de faire une omelette.

Nous allions quelquefois avec mon oncle et ma tante passer quelques semaine au château de l’Albenc, d’où je jouissais des excursions dans les montagnes, rapportant toujours de nouvelles plantes. M’étant aperçu qu’à l’église, les jeunes filles avaient de belles voix et chantaient des duos et trios, je demandai à mon oncle la permission de leur donner des leçons, ce qui, par parenthèse, me valut force plaisanteries de la part de Mlle de Pélissière. Au bout de quelques semaines, je leur avais appris plusieurs cantique, avec solos et duos, quand, un soir, rassemblés au salon où je donnais ma leçon, je ne sais quelle idée me passa par la tête, j’éteignis la lumière et je criai : Embrassez vos dames ! ce fut un tumulte général. J’embrassais à tort et à travers. Les unes en rirent, mais, une vieille, scandalisée, porta plainte à mon oncle et ainsi finit mon professorat.

Il me faudrait un volume pour raconte tout ce qui se passa à Vif pendant ces deux années, les épisodes de la Révolution, Vif occupé par un bataillon, les connaissances que je fis à Grenoble et aux environs, la brouille de mon oncle avec son beau-frère à cause des partages, les menaces de duel, mes démarches à cette occasion, voulant prendre la place de mon oncle. Il faut dire que M. de Chaléon était un homme tout à fait méprisable et dont la conduite fut scandaleuse et ignoble à la mort de son père, amenant à Vif tout de suite après des demoiselles avec lesquelles avaient lieu des orgies dont j’étais le témoin du pavillon qui se trouvait au bord de la rivière, au-delà de laquelle était la maison de Chaléon. Enfin, il fallut partir et emballer mon herbier et mes oiseaux. Arrivé à Joyeuse, j’eus à peine le temps d’aller visiter Arleblanc, que mon père m’envoya à Marseille et puis à Paris faire les démarches nécessaires pour prendre des brevets en France et en Angleterre pour son invention de l’air comprimé. Puis revenu à Joyeuse, je m’occupai sérieusement d’Arleblanc, jusqu’à la mort de mon père en 1856, et de ma mère, six mois après.

A la fin de 1856, en septembre, une formidable inondation ravagea la vallée de la Baume (sic) et surtout Arleblanc. Toutes les digues faites par mon père furent emportées, les prés couverts de sable, le jardin disparu jusqu’au rocher. La rivière entre dans les écuries, où il y avait un mètre d’eau. Les bestiaux furent montés sur la montagne, une nouvelle et belle plantation de mûriers à la Charve fut emportée. Les dégâts furent évalués à 60 000 francs et nous eûmes dans la répartition des indemnités la remise des impôts pendant deux ans. En présence de tant de calamités, le découragement me prit. Il fallut cependant se mettre à l’ouvrage avant de faire notre partage. Je fis nettoyer les prairies et les canaux, transporter la terre à l’emplacement du jardin et bien d’autres travaux qu’il serait trop long d’énumérer.

Quelques temps avant la mort de mon père, je retournai à Paris où je restai deux ans à suivre des cours et surtout à visiter assidûment les bibliothèques pour mes recherches généalogiques. Je fis aussi quelques excursions dans les environs dans les environs et un voyage à Dunkerque.

De retour à Joyeuse, il fallut songer à notre partage. Nous eûmes la chance de donner tous nos pouvoirs à notre parent, le chevalier de Barrès, ingénieur, qui fit le plan d’Arleblanc et le partagea en huit lots. Le partage du mobilier et l’aménagement des logements dans la maison qui me fut laissée avec toute charges d’impôts et de réparations fut plus laborieux ; mais inutile de revenir sur ces tristes discussions.

Sollicité par le garde-mine d’acheter la moitié de la mine de charbon de Jaujac, d’un certain André, homme peu estimable que je ne connaissais pas, je lui comptai 1500 francs et je fus nommé gérant. Je n’entrerai pas dans les détails sur les suites de cette triste affaire, qui fut le tourment de ma vie pendant 40 ans : il faudrait un volume. La crise la plus cruelle fut la demande d’une compagnie antérieure de la somme de dix mille francs pour un puits que l’on jugea nécessaire et qui ne me servit de rien. Ne pouvant payer, l’huissier vint un soir, ma femme étant présente, pour faire une saisie mobilière. Il voulut bien surseoir et on me donna six mois pour payer. J’avais dans ce moment un maître mineur nommé Jaumes, qui m’encouragea et réussit à tirer des affleurements pendant les six mois pour douze mille francs de charbon, ce qui me sauva. Plus tard, la vie n’étant plus supportable avec André, je demandais la licitation [liquidation] de la mine qui me fut accordée au prix de 25 000 francs, et depuis nombre d’individus m’ont affermé la mine, sans que j’aie jamais tiré un sou. Présentement, elle reste indivise, entre mes enfants qui, je le crains, n’en pourront tirer aucun parti.

J’en arrive au 18 Janvier 1861, ou j’épousai Mlle Ameline Henriette Vétillard du Ribert. Mariage qui a fait le bonheur de ma vie, quoi qu’entaché cruellement par tous les malheurs et événements survenus pendant près de 40 ans. Je dois ici rendre grâce à Dieu de m’avoir donné une femme supérieure, intelligente, courageuse, a laquelle je dois une reconnaissance bien grande pour ne pas s’être découragée par toutes les difficultés de l’éducation de mes enfants et de leur établissement. Elle a pu jouir de mes peines en voyant les résultats, mais son dévouement a été la cause de sa mort. Maintenant que j’ai tout perdu en la perdant, je vis par son souvenir, et l’affection et les soins de mes chers enfants, – heureux de voir qu’ont fructifié en eux les vertus, les qualités et les sentiments de leur incomparable mère.

Après le mort de ma belle-mère, il ne fut plus possible d’aller passer les étés à Péronas, ce qui fut pour tous et surtout pour ma femme un grand chagrin. Ma femme craignait beaucoup les chaleurs ; nous cherchions le moyen de quitter Joyeuse pendant l’été.

Notre vicaire de Joyeuse, M. Douze, ayant été nommé curé de St. Pierre de Colombier, près Burzet, pensa que l’habitation de la famille Bertoye pourrait nous convenir. C’était un local d’une ancienne fabrique de soie. Ayant convenu à ma femme, on fit quelques réparations et quoique logé à l’étroit, nous nous y trouvâmes bien et plus tard (sic), on nous donna le logement de la famille Bertoye plus convenable. Ce lieu fut d’autant mieux choisi, qu’à la mort de Mme de Marmésia qui laissait à ma femme une certaine somme, on décida à l’employer à acheter des domaines dans la montagne, qu’il était facile de surveiller de Colombier, – placement qui nous a causés bien des ennuis à cause des revendications incessantes des fermiers. Ma femme se donnait beaucoup de peine pour la gestion de ces domaines et même temps pour les mariages d’Emmanuel et surtout de celui de Jean ; elle eut la satisfaction de voir sa peine récompensée. Etant retournée à Annecy pour les couches de Léontine, elle fut fort malade et revint tout à fait épuisée. C’était la fin de son œuvre. Elle mourut le 11 Juillet 1899 et fut inhumée dans le cimetière de Colombier, d’où nous avons le projet de la transporter à Joyeuse, auprès de sa mère et de ses parents.

Peu de temps avant sa mort, nous eûmes le grand chagrin de perdre presque subitement notre fidèle Mariette Maurin, à notre service depuis quarante ans. Elle est inhumée aussi à Colombier. Depuis, impossible de la remplacer, car le dévouement des domestiques est introuvable, ne cherchant que leurs intérêts, sans attache à leurs maîtres.

Deux ans après la mort de ma femme, nous apprîmes que M. de Cassin, petit-fils de M. de Blou, voulait vendre son château et ses terres. Après réflexion faite, mes filles pensèrent qu’en vendant leurs terres de Ste Eulalie et les bois de Blou, elles pourraient acquérir Blou, ; le marché fut bientôt conclu. Ce fut en Décembre 1900 que l’acte de vente fut passé avec M. de Cassin, et nous commençâmes à y habiter au Printemps de l’année 1901, et nous quittâmes tout à fait Colombier.

C’est à Blou que se fit le mariage de Louise avec M. André de Gigord, le 28 Aout 1901. Nos nombreux parents y assistèrent. Le mariage fut béni par M. Douze, notre ancien curé de Colombier. De ce mariage, il est née le 7 Septembre 1904, une petite fille, Bernadette, et le 28 Décembre 1905, un fils Jean-Baptiste.

Me voilà donc fixé à Blou jusqu’à la fin de mes jours, ne pouvant revoir Joyeuse, ma maison étant affermée, et trop de douloureux souvenirs y étant attachés. Désormais cette maison de mes aïeux sera forcement abandonnée, notre nom sera bientôt oublié. Ainsi passent les gloires de ce monde.

Note:

  • Le lundi, 3 septembre 1906, mes deux filles, mes fils Jean et Henri (Emmanuel n’ayant pas pu venir) se sont transportés à Colombier et ont procédé à l’exhumation de ma femme, pour la transférer dans un caveau que nous avons fait construire à Joyeuse. Ayant ouvert le cercueil, on n’a trouvé que des ossements et des débris de linges. Le cercueil étant détérioré, on l’a mise dans un neuf, chargé sur un char qui est arrivé à Joyeuse le mardi matin.

Voyage à Paris

En 1852, mon père m’envoya à Paris pour faire prendre des brevets pour son invention de l’air comprimé, en France et en Angleterre. Parti de Joyeuse en diligence jusqu’à Chalons, où finissait alors le chemin de fer pour Paris. Je pris une troisième classe et grelotter de froid jusqu’à Paris, où je me logeai dans un petit hôtel. Le soir, j’entrai dans un café au rez-de-chaussée, qui était rempli de jeunes gens dont je ne compris pas le langage. Il faut dire que quelques jours après mon arrivé, avait eu lieu le coup d’Etat pour Napoléon, et qu’on faisait de nombreuses arrestations. J’avais assisté aux barricades en amateur, curieux d’un pareil spectacle.

Donc, tout à coup, je vois entrer de nombreux agents de police, sans rien dire, prirent chacun des jeunes gens par le bras, moi compris, et nous conduisirent à la Conciergerie, dans une salle basse, où étaient rangés contre les murs des planches en pente servant de lit, la chambre étant éclairée par une petite lampe suspendue au plafond. Une vieille femme circulait, offrant du café, dont je ne pris point, trop préoccupé de ma situation, car le bruit courait qu’on fusillait à Satory de prétendus conspirateurs. De temps en temps, on emmenait un jeune homme ; mon tour arriva de me présenter à un magistrat, qui me demanda ce que je faisais, moi, Français, dans un club d’étudiant suédois. Je protestai de mon ignorance, disant qu’étant arrivé depuis peu à Paris, je m’étais au hasard logé dans cet hôtel. Alors il me demanda mon nom, ce que j’étais venu faire à Paris, et si j’avais de connaissances. Je répondis à ces questions en disant que j’avais des parents et des amis, et que je connaissais même M. Chevreau, notre Préfet. Reconnaissant alors mon innocence, il me dit : vous pouvez vous retirer ; – ce que je m’empressai de faire, mais, m’égarant dans les corridors, je rentrai, en disant : Monsieur, puisque vous m’avez fait mettre dedans, veuillez me faire mettre dehors, car je ne sais par où passer, – ce qu’il fit tout de suite. Il était deux heures après minuit ; il faisait un froid glacial, une forte gelée blanche, mais je me mis à courir pour me réchauffer, car mon logement était loin, de l’autre côté de la Seine.

Je restai longtemps à Paris, m’occupant de ma mission pleine de longues difficultés. Je passai une partie de mon temps dans les bibliothèques pour mes recherches généalogiques. Je visitai la ville, ses rues, monuments, églises, musées, etc… je faisais des excursions à pied et à cheval dans les environs, St Germain, St Cloud, Versailles, et je fis même un voyage à Lille et à Dunkerque. Là, je pris un bain de mer ; en dînant je demandai du vin, ce dont je me repentis, car dans ce[tte région] on ne boit que de la bière ; une bouteille me coûta cinq francs. Le soir, je repartis pour Paris, mais je ne pus dormir, car il faisait un fort orage, accompagné de si forts tonnerres qu’ils dominaient les bruits du train. Il me tardait de pouvoir partir. Ce pays de brouillard, de pluie, de boue, mal nourri, mal logé, m’attristait. Enfin, arrivé à Valence, je revis le beau soleil, mais, le lendemain de mon arrivé, mon père m’envoya à Marseille pour la même mission, mais je n’y restai pas longtemps.

Depuis je suis souvent retourné à Paris.

Mon père me confia une autre mission bien délicate : ce fut d’aller en Suisse pour prendre des renseignements sur un monsieur qu’on avait proposé pour marier ma sœur hélène. On m’avait adressé à une dame habitant Plain palais près de Genève, de laquelle je ne tirai que peu de renseignements. Alors, pour que mon voyage ne fut pas inutile, l’idée me vint d’aller voir Mgr. Mermillod, évêque de Genève, que l’on me dit habitant chez M. Divonne, au château de ce nom. Mais arrivé là, on me dit qu’il était retourné Genève. Mgr. Me reçut très amicalement dans la modeste maison où il habitait. Il me racontai ses misères, la persécution dont les Protestants le poursuivaient, a la cathédrale St. Pierre devenu un temple, et attendant le moment où il allait être proscrit. Quant au Monsieur en question, les renseignements ne furent pas favorables. C’était un aide-de-camp du Prince napoléon, nommé M. de la F….

Je quittai Mgr, bien ému de son accueil, et ayant encore un peu d’argent, j’allai à Fribourg, pour voir notre cousine de St Léger. Je fus très aimablement accueillit par elle et son mari. Je ne vis pas le fils qui était militaire. Elle m’engagea à aller voir son père qui demeurait seul dans un petit village, nommé Aufddermat. Je pris une voiture qui m’y conduisit. Il habitait une maison ressemblait à une ferme à deux étages ; pays triste, champs de blé noir, et de turneps, pas d’arbres. Le pauvre homme devait fortement s’ennuyer là, tout seul et infirme, ayant une rétention d’urine. Sa joie fut grande de me voir ; il me parla tout de suite de son père et de tous les membres de la famille ; il me raconta sa vie militaire, son chagrin de la perte de sa femme, les avantages de son fil, mais ne me dit pas pourquoi il vivait seul, séparé de sa fille. Après toute une après-midi passée auprès de lui, nous nous quittâmes, lui me remerciant de ma visite, et moi, attristé de le voir ainsi abandonné. Il mourut quelques temps après ma visite.

Rentré à Fribourg, j’allai prendre congé de ma cousine et rentré à Lyon, où était venu mon père et où, hélas ! Il mourut en 1850, désolé de n’avoir pu réussir dans ses idées qui devaient donner la fortune à ses enfants.

Note sur l’obtention du titre de Comte

Louis de Montravel, dit M. de Sampzon, voulant faire une surprise à son père, se mit en demeure de faire des recherches généalogiques sur sa famille, prouvant les états de service, ancienneté, fidélité à la Royauté, persécutions pendant la Révolution, etc…

Il en forma un dossier qu’il envoya avec une supplique au Roi Louis XVI [XVIII], apostillés par diverses notabilités. Il fut présenté au Roi, après avoir été rédigé par d’Hozier et M. le Comte de Merey. Le Roi l’approuva, accorda le titre par lettres patentes enregistrées à la cour royale de Nîmes, il fut aidé dans cette démarche par M. de Barrés, neveu de M. de Montravel, fils de sa sœur, lequel obtint pour lui-même le titre de Vicomte.

État politique

Sans revenir au moyen – âge, où Joyeuse était administrée par des consuls élus du peuple, et des officiers des Seigneurs, – les premiers défendant les privilèges que leur avaient accordés les derniers, et que leurs contestaient les officiers en l’absence des seigneurs, – nous ne nous occuperons de l’état politique qu’à partir de la fin de la première République, à l’événement de napoléon Ier et au Concordat.

Quoique né 23 ans après le commencement de ce siècle, il convient de prendre le sujet au début. A cette époque, tout fut bouleversé en France. Divisée en département, les noms des provinces furent abandonnés, et le Vivarais devint le département de l’Ardèche ; il ne fut plus question de paroisses ; ce furent les communes, non plus régies par des consuls, mais par un conseil municipal. Cependant, celles-ci eurent à peu près partout les mêmes limites que les paroisses, qui conservèrent leurs noms au point de vue religieux. Les registres des naissances, mariages et enterrements furent volés aux églises, qui cependant continuèrent à tenir à jour ces registres, mais il fut interdit aux curés de baptiser et de marier qu’après inscription et permis par le maire.

A ma naissance, le maire était le docteur Pavin. Après lui, plusieurs maires insignifiants. A l’avènement de Louis Philippe, c’était Salel, dit Grélau, négociant, beau-père de Meynier, le percepteur. En 1848, il y eut plusieurs délégués de la République, auxquels succéda le docteur Meynier, venu s’établir à Joyeuse, natif de Laurac. Celui-ci chaud républicain et cependant modéré, venait quelquefois à la maison faire de la musique, et il avait un petit jardin à la Grand Font où il cultivait des fleurs, ce qui nous mettait souvent en relations. Cependant, en 1848, la ville était divisée en deux partis : l’un républicain, conduit par le maire, l’autre conservateur. Meynier devint alors le plus agressif. La Garde nationale ayant été organisée, il refusa de donner des fusils à nos partisans, et cependant il m’en donna un comme membre du Conseil municipal. Il faut dire qu’en 1848, à l’avènement de la République, j’avais été nommé à une grande majorité.

Pendant cette période, Joyeuse fut souvent troublée par des escarmouches, des coups sans aller à l’effusion du sang. Mais nous étions sans cesse en éveil, jour et nuit.

Une nuit de décembre, par un froid glacial, une troupe venue de toutes les communes des environs, à laquelle se joignirent plusieurs habitants de Joyeuse ne fit que passer, quoi qu’ayant délibéré de commencer par piller la ville ; mais, tenant à arriver de grand matin à Largentière, elle ne s’arrêta pas. Nous ne connûmes leur projet que le lendemain. Nos hommes étaient armés de mauvais fusils, de fourches, de bâtons et surtout de sacs pour rapporter les objets pillés. Leur but était aussi de brûler les études des notaires et le bureau des hypothèques.

A cette époque, il y avait à Largentière une petite garnison de 25 hommes. Dés que la sentinelle vit arriver cette troupe, elle sonna l’alarme, et aussitôt la garnison tira quelques coups en l’air qui suffirent à disperser la foule qui ne s’attendait pas à cette réception. Poursuivis, bon nombre, n’y voyant goutte, se laissèrent tomber dans les terrasses entre les soutiens des vignes. Un grand nombre furent pris et amenés à Largentière, les bretelles envolées pour qu’ils ne prissent pas froid. Plusieurs furent condamnés à la déportation, les uns à la Guyane, les autres à Lambessa, en Afrique. Après le coup d’Etat, un certain nombre furent graciés et même pensionnés.

Le docteur Meynier fut un dépensier ; il endetta la ville, mais utilement. Il fit venir à Joyeuse la fontaine du Fadas, au bord du ruisseau d’Auzon. Les conduites furent faites en ciment, mais trop étroites et surtout placées trop peu profondément, l’eau arrivant chaude à un bassin sous la place de la Recluse, et de la distribuée dans un certain nombre de fontaines. L’eau était rare en été, celles-ci étaient fermées la nuit et une partie du jour. Avant l’adduction de cette fontaine, il y avait dans quelques maisons des citernes, mais la plus grande partie de la population allait chercher l’eau à la pompe de la Grand Font. C’était un spectacle curieux de voir, le matin et le soir, les femmes allant remplir le ferrat, bassin cylindrique à deux anses, en cuivre luisant, cerclé de fer, ayant au fond une dépression pour qu’il put être assis sur la tête. Là, on caquetait, on chantait, et la procession se déroulait sur la montée en zigzag, qui a été remplacée par une montée droite.

On allait aussi, l’été, chercher l’eau minérale, proche de la grande arche du pont, très réputée pour guérir la dysenterie. Aujourd’hui elle est ensablée.

Après le coup d’Etat, on exigea le serment à Napoléon. Tous les foux du Conseil, purs républicains, s’empressèrent de le prêter. Pontier qui était à Saint-Laurent, y mourut du choléra, et moi seul refusai de le prêter. Depuis lors, et pendant toute la période de l’Empire, je fus mis à l’index. Ayant essayé de me porter pour le Conseil général, le Préfet me refusa son appui, sous le prétexte que mon frère était au service du Pape. Je me présentai tout de même avec le docteur Payan, de Payzac, conservateur, et M. Dextrem, bonapartiste. Il y eut ballottage, et alors, M. Payan se retira me laissant le champ libre, comme ayant plus de voix que lui. Mais, je refusai de me présenter, laissant le champ libre à M. Dextrem, qui fut élu, et ce fut sa première étape pour la députation. Il était protestant, mais venu nouvellement dans le pays, il eut comme toujours la faveur du public. Gendre de M. Colomb, des Vans, sa femme avait eu en dot le domaine de Colombier à la Blachère, où il demeurait. Riche il y fit de l’agriculture fantaisiste pour gagner le prix. Il achetait beaucoup de fumier pour ses terres, vignes et mûriers, et ne taillait ni ne ramassait la feuille, de sorte que ceux-ci étaient magnifiques. Ce fut par ce moyen qu’il gagna le grand prix d’agriculture.

Le docteur Meynier, obligé d’abandonner la mairie après la mort tragique de sa femme, vécut encore quelques années. A la fin de sa vie, il alla à N. D. (sic) de Bon-Secours se convertir et épouser secrètement sa maîtresse. N. Bérard, épouse Regourd, qui vit encore en 1907.

Après lui, M. Vielfaure, notaire, brigua la mairie et l’obtint, espérant ainsi achalander son étude, qui, au contraire, périclita. Bon administrateur, il réussit à faire des économies, à payer les dettes et à gagner une belle somme. Mais l’opinion publique ne ratifia pas cette sage administration, accoutumée à voir son prédécesseur dépenser sans compter. Il ne fut pas renommé, et ses clients l’abandonnèrent. Il vendit son étude et alla habiter le petit domaine de Bellevue à Gabernard. Sa femme était morte, vivant seul tristement, il mourut bientôt aussi.

Après lui, Armand, fils d’un gerlier (fabricant de cornues, seaux, cuves en bois…) fut élu maire. Il était tanneur, intelligent, bien avec tout le monde, même avec le clergé, quoique n’allant jamais à l’église. Il sut tirer parti des économies de Vielfaure et fit la grande réparation de tout le pavage de la ville. Il supprima la descente de la place couverte à la rue Sainte Anne et la remplaça par un escalier. En même temps, il boucha l’escalier qui descendait de la même place à la même rue, de sorte que maintenant les voitures ne peuvent plus descendre à cette rue. Il supprima aussi les pierres à mesurer les grains qui étaient au coin de cette descente, et y fit un petit bassin avec un bec de fontaine. Il fit démolir le passage étroit qui descendait de la place de la Peyre, dit le Portalet, et fit un grand escalier descendant à la grand-route. La place dite couverte fut démolie, à la satisfaction des boutiquiers qui eurent plus de jour. D’après moi, ce fut mal compris, car cette place était très utile les jours de pluie pour les marchés et les réunions des nombreux ouvriers qui venaient se louer pour le piochage des vignes et la saison des vers à soie. La pile qui soutenait le toit de la place, devant notre maison, portait encore la plaque du carcan, où étaient exposés les criminels les jours de marché, avant d’aller aux galères. Aujourd’hui, cette place est à peu près abandonnée, on y voit que quelques bancs de marchandes de fromage, de lard, de merluche et de hareng.

Le docteur Guigon était très instruit, mais bourru et peu sociable, il ne fit rien de remarquable pendant son administration. J’étais membre du Conseil, et j’obtins, sur son refus, de faire une souscription pour planter des arbres dans divers quartiers de la ville : à la Grand-Font, des platanes et des peupliers, des acacias, à la descente de la Grand-Font, et des acacias parasols à celle parallèle à la première, vis-à-vis de la nouvelle pompe qui y avait été établie.

Après lui, de nombreux républicains ignorants s’emparèrent de la mairie. Aujourd’hui, c’est un nommé Bonneton, qui, absent du pays, y est revenu avec une certaine aisance. Ignorant, intolérant, irreligieux, il a éliminé les rares conservateurs du Conseil. Il tracasse les sœurs de l’hôpital, leur refusant le nécessaire. Les frères sont laïcisés, les écoles de filles de même. Il y a peu d’années qu’on a fait construire sous l’hôtel Malignon une école laïque et qu’on a chassé les frères du château, pour y installer les écoles laïques de filles.

La mairie de Joyeuse à été souvent changé de place. A ma naissance, elle était dans la grande salle de la maison qui appartenait aux Souchere et aujourd’hui à Aiglon. On y tenait aussi le marché des soies. Plus tard, elle était tout à côté la maison, à gauche en montant à l’église. Et enfin, elle a été transportée au château, ainsi que la justice de paix et le bureau du télégraphe.

État religieux

Nous renvoyons à notre histoire de Joyeuse pour l’ancien état religieux, n’étendant parler ici que de ce dont nous avons été témoins.

Après la Révolution, l’Oratoire fut supprimé et à l’époque du Concordat, Joyeuse fut desservi par un prêtre du diocèse. M. Toulour fut envoyé comme curé en 1799, mais, les esprits n’étant pas calmés, il fut obligé de se retirer et il ne revint que dans le courant de l’année 1803. Il y mourut en 1806. Il fut remplacé par M. Du Saint, qui mourut d’apoplexie en 1817.

Ce fut alors qu’arriva M. Vaschalde, curé de Rosières, le premier curé que j’ai connu, qui me fit faire ma première communion, en 1835, assisté de ses vicaires, M. Vedel, depuis curé de Sanilhac et Salce, ensuite curé de Bourg Saint-Andéol. Il avait été nommé à Joyeuse à la prière de ma grand-mère qui l’estimait grandement et le jugeait capable de bien administrer la paroisse. En effet, il y en avait grandement besoin, car il trouva désarroi dans l’église, par suite des désordres de la Révolution, ses deux prédécesseurs n’ayant pu faire grand chose. Il put trouver le moyen de fournir la sacristie de toutes choses et fit peindre par Molinart, un italien, des fresques représentant la Foi et la Charité de grandeur naturelle, au-dessus des deux portes qui existaient alors de chaque côté du maître-autel. Elles furent détruites plus tard, lorsque son successeur fit faire un autel à la romaine. Il sut en outre donner beaucoup de pompe aux cérémonies religieuses, suivant que les avaient établies les Oratoriens qui s’étaient inspirés des usages de Rome.

Nous avions alors quatre chantres payés, dont l’un surtout, Beaussier, avait une voix magnifique, qu’on avait surnommée « Gueule d’acier » et un autre, nommé Tournayre, maréchal, haut de six pieds, surnommé Ragot. Les deux autres étaient aussi habiles à lire le plain-chant dans les gros missels que je vois étalés sur un gros lutrin. Beaussier faisait sur moi une grande impression par sa manière de chanter d’une voix vibrante et pathétique le « Rorate coeli desuper » auquel répondaient le chœur et toute l’église. Il fallait aussi l’entendre quand il chantait les Lamentation de Jérémie et la Passion à quatre voix. Ces chantres étaient admirablement secondés par huit enfants de chœur bien stylés et aussi payés.

Que de doux souvenirs me sont restés de ces belles et touchantes cérémonies ; l’une surtout qui se passait contre notre chapelle le Samedi Saint, la Bénédiction de l’eau, je vois la plus grande cuve toute pleine d’eau, environnée de nombreux ustensiles, ferrat, cruches, bouteilles, apportés par les femmes, et tout le clergé assistant à la cérémonie. Plus tard, un ophicléide, joué Pousache, accompagna les chantres. Tous les Vendredis, le soir, il y avait à la chapelle de Saint-Joseph bénédiction avec le St-Ciboire, pour les agonisants. Deux consuls étaient membres de cette confrérie.

Il y avait aussi une confrérie au St-Sacrement, composée de six hommes, de quatre femmes et de deux filles. Tous les jours de bénédiction, ils allaient, cierges allumés, les hommes autour de l’autel et les femmes devant la table de communion. Ils assistaient à toutes les processions dans l’église et au-dehors. Dès qu’on sonnait pour porter le Bon Dieu, les plus voisins arrivaient pour l’accompagner, le curé sous le dais et au moins deux enfants de chœur portant des fanaux, et il va sans dire que sur le parcours tout le monde s’agenouillait.

Il fallait voir à cette époque la splendeur des processions de la Fête-dieu et le nombre des assistants. Le premier Dimanche après la grand-messe, la procession suivait la grand-rue, avec un reposoir à la Peyre et un autre à la Recluse. Là, la procession se rangeait autour de la place et redescendait par le même chemin. Le deuxième dimanche après les Vêpres, la procession suivait la grande rue et redescendait par la route vieille, et un reposoir était fait devant la maison GASQUES, aujourd’hui de l’hôpital. A cette procession, le dais était porté par les pénitents et les cordons par le maire et les conseillers de fabrique ; la Gendarmerie entourait le dais. Celle des Rogations était non moins nombreuse.

La Confrérie des Pénitents blancs existait à Joyeuse bien avant l’établissement des Oratoriens, en 1620. On la nommait Confrérie du Gonfanon (Bannière). Elle avait été fondée à Rome en 1264, et s’était répandue partout. Elle avait un Recteur, un secrétaire, des porte-croix, fanaux et écussons. Elle assistait aux processions et aux enterrements et chantait l’office tous les dimanches. Mais dès le début, elle avait sa chapelle particulière située sur le monticule du Pouget. C’est là qu’ils disaient l’office et une messe matinale, puis assistaient à la grand’Messe à la paroisse. Leur cimetière était autour de la chapelle. Pour y arriver, on suivait la rue de la Bourgade, et le chemin montant était bordé de petits édicules servant de stations pour le chemin de la Croix ; ce lieu se nommait le Calvaire. Ce n’est qu’après la Révolution que les Pénitents blancs furent placés dans l’église, leur chapelle ayant été vendue pendant la Révolution. On les plaça dans la chapelle de St-Régis et plus tard dans le chœur. Notons qu’aujourd’hui, cette si utile congrégation s’est peu à peu dissoute à Joyeuse, disparue, soit par respect humain, soit par manque de foi.

Il n’en était pas de même en 1665, quand Noël Du Merlet, fils du miraculé, et Louis De Gascon, Procureur général fiscal, eurent une querelle dans le chœur de l’église à propos de des porteurs du dais à la procession de la fête-Dieu. Chacun briguait cet honneur, furieux de se voir préféré d’autres personnages, ils se laissèrent aller à des actes de violence qui scandalisèrent la population. Cet acte, tout irrévérencieux qu’il fût, montre la foi des coupables, et leur soumission d’accomplir la pénitence publique imposée par l’église. Ils furent cités devant l’évêque, au Bourg Saint- Andéol, et il fut ordonné qu’un jour de Dimanche ou de Fête solennelle, les deux coupables, à genoux devant la porte de l’église, se tiendront avec un cierge à la main, pendant la messe, après laquelle le prêtre ira les recevoir à la porte, et les conduira devant le maître-autel où ils demanderont pardon à Dieu et offriront leur cierge en baisant l’autel, moyennant quoi l’interdit de leur entré à l’église sera levé.

Dans ma jeunesse, la foi était encore bien vive à Joyeuse. Le mercredi des Cendres, c’était foire, la ville regorgerait d’étrangers et l’église, aux trois messes, comble d’hommes et de femmes, qui venaient recevoir les cendres. Ce jour et les autres jours de foire, dès que midi sonnait l’Angélus, tous les hommes se découvraient pour le réciter. Il en était de même lorsqu’on portait le Bon Dieu aux malades. Il était accompagné d’une foule d’hommes et de femmes et tout le monde s’agenouillait. Nous avons parlé des processions : celles des Rogations étaient suivies par un grand nombre d’hommes. Faut-il en conclure qu’alors joyeuse était à l’apogée de sa prospérité ? Nous le croyons sincèrement et la foi en était la véritable cause.

Les écoles étaient bien organisées, quoiqu’on ait dit le contraire. Nous avions le collège de l’Oratoire pour les internes de la ville et de la campagne, une école tenue par les braves Souchere, dont le chef était notre maître d’écriture, car alors les frères n’existaient pas, du moins à Joyeuse. Les sœurs du Saint-Sacrement demeuraient dans la maison de l’Oratoire, tenant une pension d’internes de la ville et de la campagne. Il y avait aussi une école pour les enfants tenue par les sœurs. Une sainte fille nommée Geneviève Charriere, laissa tout son bien à cette école, et dernièrement, la municipalité s’en est emparée pour ses écoles laïques, et la morale, la politesse et l’instruction chez les congréganistes ne supporte pas la comparaison.

Le jour de Pâques, il était d’usage de faire une quête pour les pauvres, qui produisait une forte somme. C’était à côté du curé le maire qui tenait le bassin. Elle a été, croyons-nous à tort, supprimée par l’évêque au profit du Séminaire. Alors, il n’y avait pas d’hôpital ; ce fut M. le curé Mathon qui le fonda. Cependant, il y avait une petite maison, depuis transformée en asile, qui portait le nom d’hôpital. Il était très ancien, avait un conseil d’administration dés le XIIIeme siècle, mais bien insuffisant. La maison n’avait que deux lits ; une bonne femme y avait sa chambre, mais c’était une sinécure, car les habitants du pays répugnaient à y entrer, et il n’y avait que rarement quelques étrangers. Pendant la révolution, il servit de caserne à quelques soldats, qui firent plus de mal que de bien, se joignant aux tyranneaux de la ville.

Le cimetière touchait cette maison ; un mur le séparait de la rue. Je vois d’ici cette porte devant laquelle je ne passais qu’avec frayeur. Il se composait de deux terrasses, descendant sur Bourdary.

En 1839, l’église était trop petite pour contenir tous les assistants. Ne sachant comment l’agrandir, malgré la construction de la grande chapelle de Saint-Régis, on imagina de faire une tribune au-dessus de la plus haute, qui existe encore aujourd’hui, et de l’accompagner de deux autres, sur la chapelle du Saint-Sacrement et sur celle vis-à-vis. Mais, elles furent bientôt démolies, car elles écrasaient les chapelles, et elles étaient si basses qu’on ne pouvait s’y tenir qu’à genoux. On fit aussi une souscription pour élever le clocher, mais le gouvernement n’ayant pas voulu y participer, l’argent fut employé ailleurs. Ce clocher fut construit en même temps que l’église et souvent la charpente en fut refaite, mais il fut de plus en plus abaissé, comme il est aujourd’hui. En 1714, lors de la visite, il y avait quatre cloches, comme aujourd’hui. La grosse cloche a été refondue. Ce fut M. Vaschalde, notaire, qui fut le parrain, avec ma mère. Celle de l’horloge eut pour parrain un Roussel, officier municipal, qui habitait au château et qui épousa Cécile De Fages ( ?). La brouille étant dans le ménage, Roussel tua sa femme et la coupa en morceaux, qu’il jeta dans les commodités.

Le Conseil de fabrique fut organisé en 1811. En 1818, le président était le Comte De Montravel, mon grand-père, qui donna sa démission à cause de son grand âge, en 1834. il fut remplacé par mon père. Après lui, ce fut M. Amédée De Gigord et à sa mort, je fus nommé à sa place jusqu’en 1899, qu’ayant quitté Joyeuse, je donnai ma démission et on nomma à ma place M. Charousset, notaire.

Parlons des sonneries, elles en valent la peine. Nous avons décrit ci-devant les quatre cloches. Voici leur emploi : Les Pères de l’Oratoire avaient admirablement réglé toutes les sonneries. Ils avaient dû apporter ce règlement de Rome. Nulle part dans les environs, il n’y avait semblable sonnerie. Dans les paroisses voisines, il n’y avait en général que deux cloches ou une parfois ; chaque cérémonie ne pouvait être distinguée, tandis qu’à Joyeuse, on reconnaissait toujours de quoi il s’agissait ; la grosse cloche était sonnée à la volée tous les soirs à dix heures pour la retraite. Cet usage n’existe plus. Il en était de même pour les grandes fêtes et les enterrements de première classe ; seulement par le battant aux petites fêtes, dimanches et enterrements simples. Elles sonnait à coups précipités pour le tocsin.

Le grand carillon se composait de la sonnerie de toutes les cloches, par le battement seulement, accompagné par intervalles de la grosse cloche à la volée, et non dans les petits carillons. Le jour des processions de la Fête-Dieu, toutes les cloches sonnaient à la volée, tout le temps que durait la procession. Ces carillons n’étaient pas une cacophonie, mais bien des airs distincts. La grosse cloche sonnait très souvent par le simple battant : pour les petites messes, trois coups, avec un petit intervalle, – trois coups aussi à l’Angélus, avec trois intervalles, pour donner le temps de dire les trois strophes. Elle sonnait de même pour porter le Bon Dieu et pour la Bénédiction du Vendredi.

De petits carillons distincts sonnaient pour les baptêmes, d’un rythme gai pour ceux-ci, et d’un rythme triste pour les enterrements des enfants n’ayant pas fait leur première communion, trois carillons pour les garçons et deux pour les filles, ce qui faisait connaître le sexe de l’enfant. De même pour convoquer aux enterrements les pénitents et les pénitentes, il y avait deux cloches spéciales. Celle de l’horloge à répétition sonnait dans les carillons, mais jamais à la volée, et elle avait la spécialité de sonner l’ouverture de la sonnerie pour les enterrements et y convier les confrères du Saint-Sacrement, par petits coups très lents allant de plus en plus vite.

On comprend qu’il fallait une étude spéciale pour toutes ces sonneries. De mon temps, c’était la famille Souchère, les maîtres d’écoles, passés maîtres en cet art. Depuis, tout a été en dégénérant. Aujourd’hui, c’est une cacophonie. Le beau temps ne reviendra plus. Je crois qu’il n’y a plus que moi capable de faire des élèves.

État économique

Commerce, foires, marchés, produits, …

Les marchés ont existé ab antiquo ; la première mention que nous connaissions en est faite en un acte réglant les redevances du 3 octobre 1354.

A ma connaissance, le marché se tenait le mercredi, et il y en avait un autre petit le vendredi, qui a été peu à peu aboli. Le marché du mercredi était très important. Il y avait toujours une telle foule qu’il était difficile de circuler dans les rues. Le plus important trafic était celui de la soie, aujourd’hui complètement tombé, par suite de la mévente des cocons. Ce fut une grande perte pour les éducateurs, car maintenant ils sont à la merci des filateurs-mouliniers, tandis qu’avant, on attendait pour vendre le moment favorable.

A cette époque, il y avait à tous les coins et recoins des rues, de petites filatures grossières, bâties en pierre et argile sur lesquelles était un bassin. Une fileuse était assise et un enfant dansait sur la planchette qui faisait tourner la roue. Un autre avantage de cette sorte de filature consistait dans les débris de la soie dont on faisait des étoffes inusables pour les rideaux, couvertures, pantalons, vestes d’homme et jupes de femme, ainsi que des bas. Alors, à chaque marché, il était apporté de la soie de tous les environs, et l’on en vendait en moyenne pour deux cents mille francs par marché. On ne connaissait alors ni l’or, ni les billets, rien que les écus de six francs. De nombreux portefaix portaient ces écus dans des sacs.

Le premier Louis d’or de 24 me fut donné le jour de ma première communion par mon parrain, le grand-père de Michel de Chamotte, qui avait été le tuteur de ma mère. Cet état de prospérité ne dura que jusqu’en 1848, époque où la maladie des vers à soie réduisit ce revenu presque tout à fait, et depuis, il est allé toujours en diminuant.

Un autre commerce était celui de marchand d’étoffes, toiles, etc… Il se tenait devant notre maison, sous la place couverte. Des barres étaient fixées aux piliers, sur lesquelles on établissait des étagères chargées en étoffes ; devant se trouvait le banc. Les gens de la campagne, riches, faisaient alors leurs achats.

Le vin n’avait pas de valeur, étant trop abondant ; il se vendait un sol le litre, et encore on était forcé de le jeter au moment de la nouvelle récolte. Il n’y avait que le débouché de la montagne, de laquelle arrivaient des caravanes de mulets, apportant du grain et emportant du vin, qui se bonifiait singulièrement dans ces pays froids. Le marché des légumes était pauvre, les paysans n’en cultivaient pas beaucoup, et au contraire, les truffes noires étaient abondantes et à vil prix, car on ne pouvait les exporter et les aubergistes n’en achetaient pas. Aujourd’hui, cela a bien changé ; on cultive beaucoup les légumes et fruits, et les truffes atteignent des prix inabordables ; temps heureux qui ne dura guerre. Les paysans dotaient leurs enfants avec leurs revenus et l’aîné conservait la maison paternelle. Aujourd’hui, on partage les biens ; chacun n’a qu’un lopin de terre qui le force souvent à s’expatrier.

Les cocons étaient aussi un revenu important pour l’église, chaque éducateur se faisant un devoir d’apporter sur un autel une dîme volontaire, suivant l’importance de son produit.

Les cabarets étaient nombreux et faisaient de bonnes affaires. Il n’y avait alors que deux cafés : celui de la Ballet (née Beaussier) et celui de Babois. Ils ne recevaient pas de journaux ; deux ou trois familles seulement en recevaient. Nous recevions la vieille « Quotidienne » et l’Ami de la Religion », et plus tard des journaux de modes et de musiques.

Le marché des fruits était tenu le dimanche. Depuis notre maison jusqu’à la place Saint-Georges, étaient rangés de nombreux paniers contenant des raisins, poires pommes, figues, que l’on ne vendait pas au poids, mais au nombre, tant pour un sol, ou 2 ou 3, suivant les grosseurs séparées ; il fallait voir l’empressement des acheteurs, à la sortie des trois messes, se pressant pour faire leur choix. Ce qui me frappait le plus, c’était l’épaisse nuée de mouches bourdonnant autour des paniers et des acheteurs. Ces fruits étaient tous d’espèces anciennes. Il n’y avait que deux genres de poires ; une grosse ronde, à pelure rugueuse, nommée la fromentale, un peu acide, mais très juteuse. L’autre, le fil d’or, dite Jeannette, douce et très fondante. Le nombre des figues était innombrable, toutes excellentes. Mais, le triomphe des fruits étaient les raisins, blancs et noirs, surtout les muscats, toutes races ou perdues ou peu cultivées ; Balbiac, Vernon étaient renommés pour leur vin muscat mousseux, il n’y a pas de champagne qui le vaille. C’était le régal du dimanche, mais il était cher, 25 centimes le litre. On n’en fait plus.

A cette époque, le poisson était abondant ; on n’empoissonnait pas les rivières, et il était bon marché, car les truites, les anguilles, les barbeaux n’avaient pas d’écoulement. Même à mon mariage, les truites se vendaient dix et douze sous. Il faisait bon vivre, mais maintenant, les prix ont plus que quadruplé, les gens sont devenus gourmands et tout est accaparé par les auberges.

On braconnait peu. Je me souviens du temps où les oiseaux pullulaient, tourdres, grives, cailles, alouettes, perdrix, ortolans, la foule des petits oiseaux et ceux de passage ; je ne manquais jamais de rapporter mon carnier plein de petits oiseaux, becfigues, grassets, ortolans, etc.. Tout a, pour ainsi dire, disparu, et en revanche, les insectes malfaisants détruisent les récoltes.

Les foires paraissaient avoir été établies de toute ancienneté à Joyeuse. Il est question dans un long règlement fait par les consuls, le 3 octobre 1354, pour les diverses impositions de marchandises, de la foire de Saint-Luc, du 18 octobre. (voir notre histoire de Joyeuse). Dans cette pièce, il y est réglé, comme de nos jours, l’achat par les chemins de choses venant au marché, cet achat étant un préjudice pour la ville et pour le public, avant qu’elles ne soient à la place qui leur est destinée.

Nous ne connaissons que l’établissement de deux foires. L’une ancienne, et l’autre moderne. La première fut fondée par lettres patentes, datées d’Orléans en Janvier 1560 et fixée au 25 novembre, jour de Sainte-Catherine. Ce fut à la demande de Guillaume, vicomte de joyeuse, par le roi Charles IX, la première année de son règne. Voir les lettres à Notre histoire de joyeuse. C’est une de nos principales foires. La seconde, le mercredi des Cendres, fut établie pendant le peu de temps que Louis, fils aîné du Comte de Montravel, fut maire. Cette foire fut tout de suite très fréquentée, à cause des provisions à faire pour le carême et les belles fêtes des jours de carnaval. A cette époque, où Joyeuse était à l’apogée de la prospérité, il y avait foule et on faisait beaucoup d’affaires. On eut l’idée une fois de mettre des hommes à toutes les avenues de Joyeuse, pour compter les arrivants, hommes et femmes. On trouva le nombre prodigieux de 25 000. c’était la fortune du pays par l’argent qu’on y laissait. Les emplacements n’étaient pas les mêmes que les jours de marchés. La place couverte était déserte, tout était installé à la Grand font, à l’ombre des mûriers séculaires. Là étaient les toiles, étoffes, chapeaux, chaussures, etc… sur la partie traversée par le canal, se trouvaient les bœufs, les vaches, les procs, et de l’autre côté de la place, les moutons, et les chèvres. La montée à la route était aussi bordée de marchands de toutes sortes de choses. N’oublions pas les saltimbanques et surtout les charlatans… Le fameux Charigny avait une voiture toute dorée sur laquelle il trônait, vendait sa marchandise et arrachait les dents. Sur l’impériale, une troupe de musiciens jouait pendant la vente, après le persuasif boniment.

Mon grand plaisir était d’aller le soir promener sur le chemin de Rosières pour voir défiler sans interruption les gens de la foire chargés d’achats, les jeunes filles endimanchées, les voitures, charrettes, chevaux, mulets, les cochons récalcitrants tenus par la patte, les troupeaux de moutons, etc… Il en était de même sur les chemins de Lablachère, de Ribes, de Saint-Alban. Il était d’usage que le lendemain des foires, il se tint un marché de bœufs et de vaches sur la place de la Recluse, pour terminer les marchés entamés la veille. Ces nuits là, bon nombre d’hommes les passaient au cabaret, non pour se griser, pais pour conclure des marchés.

Il y avait près de Joyeuse, à Saint-Genest, une foire qui existe encore pour le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy, où l’on allait beaucoup. Elle était très ancienne, et malgré les efforts de Joyeuse et de ses seigneurs, qui voulaient la transporter dans leur ville, ils ne purent y parvenir.

C’est singulier que Joyeuse produisant tant de vin, il y ait si peu d’ivrogne. On buvait beaucoup, mais pas jusqu’à perdre la raison. Je ne me souviens d’avoir vu qu’une femme habituellement ivre de vin et d’eau de vie. Elle était poursuivie par les gamins et elle mourut brûlée, rendant des vapeurs d’alcool ; justement, elle habitait une chambre vis-à-vis de notre maison. Aujourd’hui, les nouvelles boissons font de grands ravages ; j’ai vu plusieurs personnes se suicider.

La police[3] des rues laissait bien à désirer, mais la ville, bâtie sur un dos d’âne était lavée par les pluies. La peste n’y fut jamais ; j’y ai vu deux ou trois cas de choléra. C’est la variole qui a fait le plus de victimes.

Joyeuse dans ma jeunesse, présentait l’état d’une ferme de campagne. On battait le blé sur la place, devant la maison, on le vannait, ce qui nous remplissait de poussière ; chaque maison, avait des poules, picorant dans la rue et rentrant le soir chez elles, sans se tromper. Les cochons vous passaient entre les jambes et nettoyaient les ruelles des immondices. Car il faut dire que les Watercloset [sic] étaient inconnus. A la tombée de la nuit, on rencontrait les gens accroupis un peu partout. On s’en plaignait à M. de Quiserac, adjoint, et il répondait : que voulez-vous ? ils n’ont pas de derrière, voulant dire des cours ou terrains vagues derrières leurs maisons.

Pendant quelques années, on avait établi à Joyeuse la poste aux chevaux, mais il passait si peu de chaises qu’elle fut supprimée.

Les revenus de la ville étaient évalués bon an mal an à douze mille francs. Ils provenaient de la vente de la feuille de mûrier de la Grand Font, du pesage des soies, de la ferme des bancs des marchés et foires, du peseur et mesureur, des journées de prestation. Aujourd’hui, ces revenus n’existent plus pour la plupart et ceux qui restent sont insignifiants.

Un usage perdu est la réglementation de la vente de la viande et du pain, qui se faisait devant notaire pour les différentes époques de l’année. Les boulangers, à la Fête des Rois, donnaient à leurs clients de grands et bons gâteaux qui, du reste, leur étaient bien payés ; ils se sont entendus pour ne plus en donner. L’usage, dans mon enfance, de donner du pain bénit est aussi perdu.

Celui d’une messe solennelle des diverses corporations cordonniers, maçons, agriculteurs, etc… est tombé en désuétude, par suite du manque de foi. Ils entraient à l’église, précédés par le tambour et leur bannière, et distribuaient le pain bénit. Nous ne manquions pas ces cérémonies.

Que les temps sont changés depuis l’époque où nous ne recevions le courrier que deux ou trois fois par semaine ; la poste était dans la maison Pellier à côté de la nôtre. Nous guettions l’arrivée du messager à cheval et allions recevoir nos lettres qui alors coûtaient très cher. Une lettre de Paris coûtait seize sous et c’était celui qui la recevait qui payait. Plus tard, la poste fut transférée dans la maison Rivière, vis-à-vis de celle des Gigord, dont le propriétaire Rivière et son fils furent les directeurs. Nous avions là un compte que nous payions tous les mois. En 1848, vinrent les timbres-poste. Peu à peu, ce service devint journalier ; il était fait par une voiture qui prenait des voyageurs… Enfin, on en arriva à faire plusieurs distributions par jour, et encore il y a des gens qui trouvent que ce n’est pas assez. Ensuite, arriva le télégraphe électrique, qui remplaça avantageusement les signaux Chappe.

La ville, dans ma jeunesse, n’était pas éclairée la nuit. Plus tard, nous eûmes les lanternes à huile que l’on n’allumait que les nuits sans lune. Il y a peu d’années, il fut établit au moulin une usine électrique, le moulin ne marchant que le jour.

Le service de roulage et des diligences n’existait pas dans ma jeunesse. Les routes étaient mauvaises, mais cependant viables. Ma grand-mère était la seule à Joyeuse qui eût une voiture. Celle-ci que nous nommions le Berlingot, peinte en jaune, avait quatre places et un siège perché haut. Lorsque nous allions passer l’été chez mon oncle de Chazotte à Arlebosc, nous n’étions alors que deux ou trois enfants on prenait un cheval chez Vernet de Rosière, le seul capable de traîner la voiture, et nous allions dîner chez Barry à Aubenas. Là, nous prenions un renfort pour monter l’Escrinet, et allions coucher à Privas. Le lendemain, nous allions coucher à la Voulte, chez le chevalier de Montravel, frère de mon grand-père. Le lendemain, nous couchions chez ma tante de Fay, à Tournon, et enfin, le troisième jour, nous montions jusqu’à Boucieu [ ?]. Là, on attelait à une charrette une paire de bœufs et, empilés sur des paillasses, nous arrivions à Chazotte. Notre conducteur était payé et s’en retournait à cheval. Pour le retour, nous faisions venir de Tain un voiturier, nommé Clémenson, qui amenait deux chevaux et nous ramenait à Joyeuse, ne couchant que deux nuits, une à Tournon et l’autre à Privas. Ce voyage s’effectua ainsi pendant trois ou quatre ans, mais la famille ayant augmenté, il fallut y renoncer, et alors mon oncle de Chazotte venait passer quelques mois d’hivers à Joyeuse.

Depuis cette lointaine époque, les routes ont été refaites en partie à neuf et plusieurs dans les paroisses voisines. Puis, vint le chemin de fer, ce qui provoqua de grands et longs pourparlers. Plusieurs projets furent discutés. Les uns voulaient que de Bessèges, il vint directement à Joyeuse, en descendant le ruisseau de Bourdary, franchissant la rivière au moulin de Rosières et se dirigeant vers Aubenas. Les autres le faisaient suivre le cours de Chassezac, puis remonter la vallée de la Beaume, passer Arleblanc et arriver au pont de Blajou, puis à Rosières où aurait été la gare de Joyeuse. Mais ces plans furent rejetés par M. Talabat, propriétaire des mines de charbon de Gagnères, qui, considérant son intérêt particulier avant celui du public, décida qu’il passerait à Ruoms, Vogüé et le Teil, de sorte que Vallon, Largentière et Joyeuse se trouvèrent à six, douze et dix-huit kilomètres de la gare de Ruoms. On parle maintenant d’établir un tramway partant de Privas et traversant Aubenas, Joyeuse, Les Vans et Bessèges. Il est probable qu’il se fera et sera très utile, mais, quant à moi, je n’espère pas le voir achevé.

Dans ma jeunesse, il y avait encore un grenier à sel dans la maison à côté de celle du docteur Guigon, en entrant dans la rue de la Bourgade. Les chèvres s’arrêtaient là pour lécher le mur.

Revenons un peu à la vie alimentaire, tant pour la bourgeoisie que pour le peuple. Ce dernier vivait très frugalement. Son pain était le pain de seigle, quelque fois mêlé à de l’orge. Chaque famille pétrissait son pain et certains jours, on voyait les femmes porter leurs pains dans des paniers de paille tressée, ayant une marque empreinte sur la pâte, chez le boulanger pour le cuire. On y portait aussi, le dimanche, une marmite fermée, contenant quelques morceaux de viande de chèvre mélangée dans du gruau de blé. Chaque maison engraissait un porc, dont le lard assaisonnait la soupe quotidienne. Les pommes de terres, les châtaignes, les choux, les oignons, les salades étaient à peu près tous les légumes du paysan et du marchand. En compensation, on buvait du vin, et du bon, à volonté, car, vu la quantité récoltée et celui qu’on venait chercher de la montagne, il était plus commun que l’eau et on s’en servait pour pétrir la chaux. Mais, dès 1848, les maladies de la vigne la détruisirent dans les terrains calcaires. On ne récolta du vin que dans les terrains granitiques, Vernon, Ribes, Balbiac, mais son prix qui avait décuplé réduisait le peuple à boire de l’eau.

Le bourgeois vivait un peux mieux, il mangeait du mouton, du veau, et seulement comme tout le monde, à Pâque, du bœuf. En carême, on ne vendait que peu ou même point de viande. Toute la population faisait rigoureusement maigre, avec de la morue, des sardines salées en barils, du fromage et des légumes secs.

Les riches, rares, qui avaient des fermes, en tiraient des volailles, lapins et toujours les nombreuses formes de viande de porc, jambons, saucisses, andouilles, boudins, petit salé, lard, etc… Ils mangeaient un peu plus de légumes et de fruits, mais certains de ceux-ci étaient abondants, comme les cerises, les figues, et d’autres très rares, comme les abricots et les pêches. On apportait aussi en abondance des pommes et des poires des paroisses de Sablières, Payzac, Saint-André Lachamp, Sanilhac…

En général, le peuple ne se servait que de l’huile de noix à bon marché, tandis que celle d’olive était toujours plus chère, d’ailleurs très bonne, venant des paroisses de Ribes, Labaume, les Assions. Le poisson était alors abondant, car on ne connaissait qu’une manière de l’empoisonner, la chaux. Les truites et les anguilles étaient les plus recherchées, et cependant, elles n’étaient pas chères, 0,50 ou 0,60 la livre. Les barbeaux venaient ensuite, puis les poissons communs : sophies, meuniers, vayrons, goujons, se vendaient pour presque rien. Au printemps, on péchait des lamproies et des closes remontant de la mer. J’en ai souvent pris dans le canal d’Arleblanc, aujourd’hui, on n’en voit pas une.

Quant au poisson de mer, on apportait pendant le Carême des rougets, des soles, des carpes et des tanches, quelquefois du thon, mais rarement. Chez nous, nous en faisions venir de Marseille en bocaux d’huile, ainsi que du sucre, du savon, des épiceries diverses mais nous étions les seuls à Joyeuse.

Il faut dire que nous étions bien privilégiés, ma grand-mère étant la plus riche du pays et des environs. Ses nombreux domaines lui fournissaient de tous les produits : La Bastide produisait tous les genres de grains, les huiles d’olives et de noix, du bon vin, des porcs, du bois à brûler. Arleblanc et Sousperret, des volailles, poules, dindes, oies, canards et même paons, du lait, du beurre, du fromage, des fruits de toute espèce, des légumes de même ; on ne trouvait qu’à Sousperret des asperges, artichauts, petits poids, melons, pêches, abricots, prunes, quantités de poires, et on ne vendait rien.

Il en était de même pour le gibier, apporté à la maison à des prix minimes, lièvres, lapins sauvages, perdrix, alouettes, grives, tourdres, ortolans et une foule d’autres petits oiseaux ; en hiver, de nombreux passages d’oies et de canards sauvages, sarcelles, macreuses, bécasses ; aujourd’hui, rien. Je ne me faisais pas faute de tirer de nombreux coups de fusil, lorsque mes études me le permettaient. En une matinée, sans aller loin, je remplissait mon carnier ; j’avais de bons chiens. Hélas ! Temps heureux qui ne dura guère. Quelles splendides pêches en bateau sur l’Ardèche et puis sous les arbres, la grande marmite qui bouillait contenant des poissons, du lard, des épices baignant dans le vin.

La chasse au furet était une de mes préférées. Les lapins abondaient aux grottes de Paveyrol, au Gras du Coulet, à Chapias, aux carrières de pierres de Lablachère. Ce tir est difficile car le lapin bondissait à la sortie, poursuivit par le furet, s’enfuit en faisant des sauts en zigzags. Je ne sais si dans ce travail je me répète, car j’écris dès que je me souviens de quelque chose ; ce sera à refaire par ordre.

Enfin, à cette époque lointaine, on vivait dans l’abondance et le bien-être. Toutes les récoltes réussissaient ; cocons et vins abondaient. Les marchés et les foires étaient telle qu’on ne pouvait circuler dans les rues encombrées de vendeurs et d’acheteurs. Les portefaix circulaient, portant des sacs d’écus. Les marchands étalaient leurs marchandises sur la place couverte. Tout le marché se tenait dans la ville ; il n’y avait que le foin et la paille sur la route sous la Brèche ; les bestiaux à la Grand Font, – la halle au blé, sur la place du chazeau, – les pommes de terres, les châtaignes, sur la place de Sailly, puis à la place du cimetière, lorsqu’il fut transféré au Freycinet.

Comme nous l’avons dit, les deux principales récoltes étaient la soie et le vin ; peu de céréales : on apportait tous les jours de marché le blé de Vallon et du Bourg. On cultivait le chanvre et la garance, depuis abandonnés. Le propriétaire était riche, il payait les dots de ses filles avec ses revenus, réservant le domaine pour le fils aîné. Mais bientôt, vinrent les mauvais jours. Plus ou presque plus de soie ni de vin. La prospérité fut cause peu à peu de l’irreligion. Les processions sont désertées ainsi que les offices religieux. Et maintenant, c’est la création de nombreux cafés, la venue des journaux, l’établissement de diligences emportant au loin les produits du pays et les faisant renchérir, ou réserver aux auberges où se régalent les paysans, appréciant peu à peu les bonnes choses. C’est aussi les modes des villes pour les femmes et pour les filles, abandonnant les costumes du pays et même la langue, qui peu à peu disparaîtra.

État actuel

Mœurs et coutumes. Divers.

Joyeuse est bien changé. Les mœurs et la foi disparaissent pour faire place à l’irreligion et à l’immoralité ; l’église est déserte, les cérémonies simplifiées, les processions interdites, les écoles laïcisées, leurs élèves, sans éducation, insultant les honnêtes gens. Les élèves de l’école des frères, au contraire, se reconnaissent par leur politesse, leur instruction et leur religion. La plupart des habitants ne pensent qu’à leur commerce et aux jouissances matérielles et on ne peut nier que, sous ce point de vue, il y ait une certaine prospérité, inexplicable. En effet, tout ce qui faisait la richesse de jadis n’existe plus. On peut dire que le nombre des cafés est innombrable et ils paraissent faire leurs affaires. Les relations extérieures sont nombreuses. Il y a chaque jour plusieurs voitures pour Largentière et les gares de Ruoms et de Beaulieu. Sans compter un nombre incalculable de voitures, jardinières… Chaque maison de la campagne en ayant une. Le roulage est devenu très important ; les magasins prennent l’allure de ceux des grandes villes.

Aujourd’hui, il y a à Joyeuse plusieurs automobiles, malgré le prix élevé de ces machines. Deux médecins y font bien leurs affaires, mais par contre, trois notaires ne font rien. L’industrie se réduit à peu de chose, une fabrique à soie qui marche bien, une filature qui périclite. Une maison de confection qui a de nombreuses ouvrières paraît prospérer, et c’est tout. Les moulins travaillent peux, à cause de l’importation des farines.

Quant à nous, la situation est aussi bien changé. Ma grand-mère était autrefois la plus riche et la plus considérée. Après elle, sa fortune fut divisée en quatre, et celle de mon père en huit, de sorte que notre part chacun à été fort minime. Pour ne parler que de moi, j’ai eu, depuis mon mariage, une suite de malheurs qui m’ont mis dans la plus grande gêne : désastre sur les vers à soies, destruction des vignes, inondations, procès et dépenses à cause de ma mine, et difficulté pour faire élever mes enfants, et le plus grand de tous mes malheurs, la mort de ma femme. Après le partage anticipé de mes biens, la grande privation de ma bibliothèque et de mes papiers enfouis dans une chambre à Joyeuse, ma maison livrée à des étrangers, je vis ici comme en un exil qui ne finira qu’avec ma vie, ne pensant qu’au temps passé, – épreuve des plus dures, dont il me reste à me faire un mérite, utile sans doute pour la vie future. Et je quitterai ce monde, heureux de voir mes enfants dans la bonne voie. Je pourrais dire, comme disait souvent ma femme : ils seront plus heureux que nous.

Mais, oublions ces souvenirs pour des sujets plus gais. Parlons encore des mœurs du passé. Il n’y a plus aujourd’hui de franche gaieté dans la jeunesse. Les jeunes parlent à tort et à travers de la Politique ; la Religion leur est indifférente ; ils boivent et chantent des chants révolutionnaires ou licencieux. Les enfants mêmes fument, et se rient de tout ce qui est respectable, prisant l’autorité de leurs parents. Autrefois, les hommes étaient plus sérieux et infiniment plus religieux. Ils étaient plus loyaux ; tout en buvant le vin muscat et traitant de leurs affaires, ils se prêtaient de l’argent sans billets, le faisant passer en cachette sous la table. Ils ne se permettaient le cabaret que le dimanche ou le jour de marché, travaillant avec ardeur et fruit leurs propriétés. Ils marient avantageusement leurs filles avec leurs économies, de sorte que la maison restait à l’aîné. Les jeunes gens s’amusaient en jouant aux boules, quelquefois en dansant, chantant de jolies chansons, faisant des farandoles, de belles mascarades au Carnaval, faisant galamment la cour aux filles les jours de foires, où se concluaient les accordailles, et travaillant dur avec leurs parents. Les jeunes filles s’habillaient modestement, selon la mode ancienne du pays. Les mères de famille s’occupaient d’avantage de leur ménage et de leurs enfants. Et tout le monde se trouvait bien de cet état de chose ; toutes les récoltes prospéraient, la paix régnait entre tous les citoyens. Après les troubles de la Révolution, ce fut vraiment l’âge d’or.

Mais, dès l’avènement de Louis-Philippe, la société fut troublée, séparée en deux camps. Cet état de chose finit par aller toujours en empirant, de sorte qu’aujourd’hui il n’y a plus de société, plus de bons rapports, et il est à craindre que du train dont vont les choses la société ne soit complètement bouleversée.

En 1848, une loge de francs-maçons fut fondée à Joyeuse par le maire, Ménier, qui n’eut pas de succès. Elle tenait ses séances dans la maison contre laquelle est la pompe vieille, à la Grand Font. Malgré le zèle de ses fondateurs, elle ne put prendre racine. Nous nous souvenons encore des moqueries et des histoires plus ou moins effrayantes et burlesques dont la population s’amusait. On parlait de processions nocturnes aux flambeaux qui avaient lieu certaines nuits. En 1852, il n’en était plus question. C’est par hasard que les registres et correspondances sont tombés entre nos mains, ce qui nous permet de donner le nom des membres et de leurs travaux. (voir notre histoire de Joyeuse) Voici les noms : Eugène Ruelle, François Chavade, Gerbaud, Casimir Rouvière, de Largentière, Giraud, de même, Pontier, Brunel fils, Théodore Plagnol, Constant, Fr. Bonnaud, Dessalette, horloger, Jean Ribeyre, Monteil, Domergue, Florentin Pèbre, Antoine Constant, Rambaud, Debos, de Largentière, Rouvière Félix, de même. Ménier me pressait d’en faire partie, mais j’étais trop prévenu contre cette ridicule et néfaste association pour en faire partie.

L’esprit d’indépendance, de la libre-pensée, ayant envahi le peuple, personne ne veut avoir un supérieur. La question des domestiques devient grave ; on ne sert que par force et intérêt. Rien du dévouement qu’on trouvait, alors que les domestiques faisaient partie de la famille, y prenant intérêt et redoutant d’être congédiés. Cet état laisse à penser, et comment, si possible, tout rentrera dans l’ordre. Une des causes de ce mal est l’instruction à outrance qui fait que chacun veut être indépendant, abandonner la terre et les métiers pour devenir fonctionnaire, ce qui fait des masses qui échouent et deviennent des propres à rien.

Rappelons ici quelques exemples de mœurs locales. La Farandole : chacun prenait son mouchoir par un bout que son voisin prenait par l’autre et donnait le sien à un voisin, et ainsi de suite à tous les autres. Le premier, tenant un drapeau, ouvrait la marche et, de temps en temps, il faisait le pont avec son voisin et toute la bande y passait en sautant. On faisait ainsi le tour de ville. En tête, marchait Soubise, le plus fameux joueur de violon, qui raclait des pas redoublés. Les jours de mariage, il mettait un ruban à son violon et marchait en tête des mariés allant à l’église. Au sortir de la messe, les jeunes gens tiraient des coups de pistolet et on allait à l’auberge pour dîner. Après force beuverie, on chantait des chansons passablement lestes, puis, bras dessus bras dessous, on faisait un tour de ville, Soubise en tête. On clôturait la journée par un bal en plein air ; Soubise, monté sur un tonneau, raclait vivement, tout en commandant, les avant-deux, le galop, etc… Enfin, les mariés allaient se coucher, mais tout n’était pas fini. Les garçons faisaient irruption dans la chambre où les mariés étaient couchés, apportant les rôties, tranches de pains trempées dans le vin chaud, fortement sucré et épicé par de la cannelle. Et pendant que les mariés, assis côte à côte, se réconfortaient, les chansons et les drôleries s’en donnaient…Tout rentrait enfin dans le calme, à la grande satisfaction des époux.

Une autre cérémonie burlesque avait lieu lors des remariages des veufs et des veuves. C’était le charivari. Des gamins, armés de marmites et chaudrons, qu’ils tapaient à coups redoublés, parcouraient la ville, en criant à tue-tête : Charivari ! Et le tapage ne cessait que lorsque les époux avaient fait boire la bande. Il y a beau temps que toutes ces vieilles coutumes, en somme joyeuses, sont peu à peu dans l’oubli, pour faire place à la singerie des belles manières.

Les vogues étaient les fêtes patronales de chaque paroisse. Dès le matin, la messe accompagné du pain bénit, puis les amusements de toutes sortes, jeux de boules, courses en sacs, tonneaux pleins d’eau suspendus à une corde, courses des filles, la cruche pleine d’eau sur la t^te. Il y avait aussi le jeu de la carabasse, où l’on jouait de l’argent ; le coucumet, qui consistait en neuf petits creux faits trois par trois, tous contenant, suivant leur position, des sous ou des pièces, celui du milieu, dit le neuf, des écus. Chacun lançait sa boule et recueillait l’argent contenu dans le trou où elle tombait. A cette époque, l’argent abondait. Puis, les danses présidées par Soubise dans toutes les paroisses. Je n’ai guère assisté et dansé qu’aux vogues de Joyeuse, Rosières et Labaume. Il faut dire qu’il y avait souvent des rivalités et jalousies entre les paroisses et qu’il n’était pas rare qu’on en vint aux mains. On s’invectivait, on se lançait les sobriquets de chaque paroisse : Joyeuse, -per dous liard de lebre (pour deux liards de lièvre) ; Rosières, – coucho veyrou (qui court après les vayrons) ; Lablachère, – faou temouen (faux témoins) ; Vernon, – mondjaire de coudoumbre (mangeurs de concombres) ; St-Alban, – couflo-tripo (goufle tripes) ; – Labaume, – tipo chanelo (qui lèche le robinet de la cave). Les enfants même s’injuriaient. A l’embouchure de Cheyssette dans la Baume, ceux de Joyeuse étaient rangés en bataille, et sur l’autre bord, au moulin, ceux de Rosières. Tous armés de frondes, ils se lançaient des pierres, qui rarement portaient, et cela durait toute l’après-midi, tout en se lançant aussi leurs sobriquets. J’ai assisté une fois à la vogue de Labaume, qui fut une vraie tragédie. On en voulait pour je ne sais quel motif au maire, qui fut abattu d’un coup de fusil. Cette affaire fit grand bruit, mais parmi tous les assaillants, on ne put découvrir celui qui avait tué le maire tous étant armés.

Soubise accompagnait aussi les conscrits qui faisaient le tour de ville en chantant quelques jours avant le tirage ; il prenait sa part des gueuletons payés par les jeunes gens qui s’étaient vendus et qui payaient aussi une forte redevance aux marchands d’hommes, les entremetteurs de ces marchés, de sorte que presque tout l’argent du vendu était dissipé.

Les usages pour les enterrements sont aussi perdus. On portait les morts à la messe, découverts ; le cercueil n’était fermé qu’au cimetière, ce qui avait sa raison d’être, car le mort pouvait ne pas être mort, et se réveiller au bruit des chants ou aux secousses des porteurs. En outre, parents et amis pouvaient encore voir ses traits en jetant de l’eau bénite. Mme Vielfaure, femme du maire d’alors força, pour ainsi dire, son mari à faire fermer les bières à la maison mortuaire. A cette époque, la Fabrique se faisait un petit revenu en louant de manteaux de deuil ; elle les faisait porter dans les maisons mortuaires et chaque parent s’en couvrait ; ils étaient en serge noire légère, et le prix était de 0,50. Ce fut à la mort de ma belle-mère, que moi seul portait le manteau, mes beaux-frères n’en ayant pas voulu. Peu avant cette date, quelques individus libres-penseurs avaient donné le signal du refus de s’en couvrir, signal qui fut aussitôt suivi par tout le monde. Alors, les corps étaient portés au cimetière par des hommes ou par des femmes ; plus tard, ce fut par un corbillard, duquel on enleva tous les emblèmes religieux.

Depuis l’époque romaine, il y eut aux enterrements des pleureuses payées, mais, à Joyeuse, elles ne l’étaient pas. Les femmes parentes du mort s’en chargeaient d’une manière réglée, à certaines parties de la messe, à l’entrée de l’église, après l’élévation, après l’absoute, au sortir de l’église, au moment ou l’on chante « In paradiso » et au cimetière. C’était des cris stridents, des « adeou, paoure pero, mero… noui veyren pa plu, etc… ». Aujourd’hui, plus de ces manifestations. La majeure partie des hommes qui vont aux enterrements n’entrent pas dans l’église ; ils vont boire chez la Jeanne, au Chazeau. On a même essayé quelques enterrements civils, escortés de quelques imbéciles venus des paroisses voisines.

Les danses sont peu variées. La contre-danse n’était d’abord qu’une suite de figures fantaisistes, des avant-deux, des galops, mais, dès ma jeunesse cela s’était modifié suivant la mode actuelle. Les danses antiques dont on ne connaît pas l’origine étaient : la valse, la bourrée, le rigodon, la farandole, le branle. La seconde et la troisième, délaissées de nos jours, après avoir fait fureur autrefois, ne sont dansés que dans la haute montagne. La bourrée est une espèce de défi posé entre l’haleine des danseurs et celle du musicien ou même du chanteur, car elle est le plus souvent chantée. Il est de toute nécessité que celui-ci doive fatiguer ceux-là. Il n’est pas rare et j’ai vu mainte fois tel ou tel des champions succomber presque à la tâche, plutôt que de s’avouer vaincu. Il faut la voir danser à Langogne, dans les cabarets, les soirs de foires. Les hommes et les femmes, privés de vin les autres jours, s’en donnent à gogo, pour s’exciter à la danse. Tous, chaussés de sabots, se démènent sur le plancher du cabaret : c’est un infernal tapage, mais c’est la grande joie. Je ne l’ai jamais vu danser à Joyeuse. Le rigodon est plus calme, sautillant, gai, les jambes se trémoussant, les bras en l’air gesticulant. Aujourd’hui, dans nos pays, à l’instar des villes, il y a un vrai orchestre de cuivres ; on a abordé la polka, mais non encore les autres danses de caractère.

C’est à ces vogues et aux foires que se donnent rendez-vous les amoureux et les amoureuses, dans les beaux atours de Paris, et que se traitent les mariages. Les robes de soies y sont portées selon les modes. La crinoline fit fureur et les autres modes suivirent, ainsi que les coiffures, les ombrelles, les chapeaux fantastiques ; on aborde les gants.

Mais, quel revers de la médaille !

L’église est déserte ; plus de processions ; un quart de la population fait ses Pâques, et les trois quarts ne vont plus à la messe. Les hommes s’abreuvent d’absinthe, les suicides sont fréquents, les femmes mêmes deviennent libre-penseuses. Plus de domestiques fidèles et constants ; ils vous quittent pour une plus haute paye, et vont la chercher dans les villes, où ils se corrompent souvent. Plus de dévouement comme autrefois, les domestiques faisaient partie de la famille et s’y attachant, et enfin pensionnés par leurs maîtres. Nous avons gardé dans notre maison des domestiques pendant des quarantaines d’années. Aujourd’hui, ils ne font que passer, courant, les uns, après l’argent, les autres, après des professions libres.

NOTES

Notes sur divers événements passés à Joyeuse 1880 – 1882.
1880

14 juillet. – On a fait grand bruit pour la fête de la République : Banquet, pavoisement de drapeaux, illuminations, feux d’artifice, chants de la « Marseillaise ». Peu de maisons non illuminées ; bien des gens ont illuminé par peur du qu’en dira-t-on.

1er août – Election à Joyeuse au Conseil d’arrondissement. M. Paul Meynier, maire, est seul candidat. Au dernier moment, quelques personnes proposent de porter M. Paul Bouchet, notaire, malgré son opposition. M. Meynier ne pouvait qu’être nommé, ayant seul fait des affiches, profession de foi et visites. Tout le camp républicain était en campagne, on craignait qu’il n’eut pas la majorité des votants. Il a été nommé, M. Bouchet, malgré son inaction, a eu un grand nombre de voix : il a eu la majorité dans neuf communes.

Premier enterrement civil a Joyeuse. – Nous avons eu un scandale religieux, le premier enterrement civil fait à Joyeuse, de la fillette d’un nommé Bérard, pailleur de chaises. On avait convoqué les étrangers, de sorte que l’on est parvenu à en faire une manifestation, à laquelle n’avaient pas craint d’assister M. le député Vaschalde et son beau-frère Paul Maigron. Il y a eu au cimetière une quête soi-disant pour les pauvres, – eux qui se plaignent des frais qu’occasionnent les enterrements religieux. La population ne comprend pas le côté odieux de ces enfouissements religieux : elle ne considère que l’économie.

2 août – Aujourd’hui, contre-partie de l’acte irreligieux d’hier, de la part de M. le député. Il a été à l’église tenir sur les fonts baptismaux un enfant de sa sœur, Mme P. Maigron. Inconséquence qui s’explique par les nécessités de la politique et de la popularité. Idem : Elections, – Nous apprenons qu’à Vallon, M. Lauriol, candidat conservateur, et sortant du Conseil général, & été réélu contre M. Hugon, brasseur de bière, malgré l’active propagande de M. le député Vaschalde qui a passé la semaine à Vallon, et les promesses extravagantes de M. Hugon aux électeurs.

On dit que M. Blachère, candidat conservateur et sortant du Conseil général, n’aurait pu être renommé et est remplacé par M. Vielfaure, maire de Largentière. Ce canton était trop attaché à M. Blachère et à la cause conservatrice, pour que nous ne soupçonnions pas quelques machinations inavouables.

21 août – Interdiction de processions à Joyeuse. – M. notre maire a fait annoncer au son du tambour que la procession qui devait aller demain matin à la fête du Couronnement de Notre Dame de Bon-Secours était interdite « attendu qu’il était chargé de veiller à la tranquillité publique, que cette prétendue fête religieuse n’était qu’une manifestation contre l’expulsion des congrégations, et que les délinquants seraient poursuivis ». Ce pauvre monsieur n’a réussi qu’à se ridiculiser, attendu que jamais personne n’avait pu penser qu’un pèlerinage pourrait avoir des conséquences si tragiques.

Tout s’est passé admirablement. Plus de 30 000 âmes étaient réunies à Notre Dame, le 22 août, et ne songeaient qu’à prier Dieu et sa Mère pour la France et la liberté étranglée. (voir la notice spéciale sur cette fête)

24 août – Assassinat à Notre Dame : un horrible événement est arrivé à Notre Dame de Bon-Secours. Le nommé Brun, homme violent et ivrogne, était en brouille depuis plusieurs années, avec le sieur Lascombe, son beau-frère. Le 24 août vers les onze heures du soir, ils se prirent querelle, et Brun, un couteau de deux lames à la main, tomba sur son beau-frère. La femme de celui-ci voulant s’interposer, reçut un coup de couteau dans l’aine, dont elle mourut à l’instant. Brun reçut trois coups de couteau dont il est mort le lendemain. L’assassin est en fuite.

25 octobre – Le bruit court dès le matin qu’on va expulser les R.R. P.P [Révérends Pères] Oblats de Notre Dame de Bon-Secours. Bien des gens y vont. Grande émotion, indignation. Ce n’était qu’un faux bruit causé par la présence du Commissaire à Lablachère. On a convenu de sonner la grosse cloche à volée, si on était menacé, afin qu’on puisse se réunir pour protester contre cet acte de violation de domicile en plein XIX e siècle.

Novembre – dés hier au soir, on savait sûrement que les PP. Oblats de Notre Dame de Bon-Secours seraient expulsés aujourd’hui. (Voir notice spéciale)

Le Juniorat de Notre Dame à été dispersé aussi ; les jeunes élèves mis à la porte seront recueillis par Monseigneur d’Avignon, dans son Séminaire. On avait agité la question de la fermeture de l’église, mais les Pères ayant présenté une autorisation en règle, on y a renoncé. (finalement le juniorat est resté) A quoi aura servie cette mesure arbitraire, tyrannique et vexatoire, cette violation par l’Etat lui-même du domicile de citoyens inoffensifs ? La République en sera-t-elle plus forte et s’acquerra-t-elle des partisans ? Nous pensons, au contraire, qu’elle a tout à perdre en blessant la conscience des gens, et en étouffant la liberté.

6 novembre – Le bruit court que le maire de Joyeuse a fait défense aux Frères de laisser sortir les enfants de chœur pour servir la messe, sous le prétexte que les pères de famille s’y opposent ! Nous espérons que les pères de famille vont s’empresser de protester et même d’exiger que leurs enfants continuent cet honorable service. Le lendemain, le maire a fait assembler le Conseil municipal et l’on a décidé de refuser le traitement du deuxième Vicaire.

1881

27 mars – Aujourd’hui, on a clôturé une mission prêchée par les RR. PP. Rédemptoristes, Delobel, Griffon et Dillion. Cette mission a fait beaucoup de bien, et on a vu bien des personnes revenir à la religion après de longues années d’éloignement. Elle a duré trois semaines. Le P. Delobel est très éloquent. On venait en foule des paroisses voisines pour l’entendre. On dit qu’il y a eu 500 communions d’hommes à la fois, dont environ 50 étrangers. Il est mort en 1882.

21 août – Le dimanche, élection d’un député. Trois candidats : M. Vaschalde, député sortant, M. Odilon Barrot et M. Arsens de Bournet. Aucun n’a été nommé ; il y eu ballottage. M. Barrot s’est retiré. Le 4 septembre, M. Vaschalde a été élu avec 2 000 voix de majorité. M. de Bournet en a eu 4 800, malgré toutes les manœuvres employées et l’aide puissante de tous les fonctionnaires. 18 septembre – Aujourd’hui dimanche, conférence républicaine et anticléricale par Paule Minck. Et délibération du Conseil municipal qui vote la suppression de l’école des Frères.

24 décembre – On a fait une battue aux loups et on a tué une jeune louve dans les bois, près de Bourbouillet.
1882

3 janvier – Ce mardi, on a installé trois frères dans l’école libre fondée par les catholiques, dans la maison Dumas, le boulanger de la Recluse. Il y a, pour commencer, environ 50 enfants. On a aussi ouvert l’école laïque au château. Il y a un instituteur et un adjoint et environ 70 écoliers.

Le maire a supprimé la classe des filles pauvres de l’église pauvres de l’hospice pour les mettre avec les filles du couvent, ce qui a soulevé un tollé général parmi les pères et mères de famille.

23 avril – Les résultats des examens des écoles n’ont pas été favorables aux écoles laïques. Les élèves des Frères l’ont emporté haut la main. Le maire de Joyeuse a donné pour raison que les enfants avaient été retirés pour l’éducation des vers à soie. Ce qui ne signifie absolument rien, car ceux des frères ont été pris de même. Aussi paraît-il qu’il a fallu que quelqu’un supportât cet insuccès. M. le maire en personne a été signifier à M. l’abbé Roustang de sortir du logement qu’il occupe en vertu d’un bail en règle, lui reprochant d’avoir dit du mal de la République et en particulier des républicains, qui, comme lui, trouvent que la Religion est un mot qui n’a de valeur que pour quelques femmes.

Ce procédé est blâmé par tous les esprits sensés. C’est un acte de vengeance, donc peu digne pour un maire. C’est grossier et insultant pour les catholiques qui croient autrement que M. le maire. C’est maladroit, car c’est une ressource de moins pour l’hospice, dont M. le maire le prive par caprice et méchanceté.

Fin mai – Le jeune Brugère, fils de l’huissier, a été emmené par les gendarmes, accusé d’avoir fait des faux dans la maison de banque où il travaillait à Paris.

Juin – Louis Forestier, négociant en soie, a été condamné par le tribunal de Largentière, à un mois de prison, pour banqueroute frauduleuse.

14 juin – On a fait la procession de la Fête-Dieu après la grand’messe. Peu d’hommes, un reposoir à la maison Vaschalde et un à la maison Deschanel, le docteur. Un scandale sur la place de la Recluse : un nommé Bérard, pailleur de chaises, avec deux ou trois acolytes, buvaient et fumaient, assis devant leur porte, le chapeau sur la tête. Du reste, quoique indignés de cette grossièreté et insulte faite à la croyance de la population, personne n’a dit mot.

14 juillet – Fête de la République. Tristes réjouissances pour l’homme sérieux. Illuminations officielles et publiques peu brillantes. Enthousiasme très froid. Banquet du Club, au gras bien entendu, quoi que ce fût un vendredi. Triste, bien triste procession des enfants de l’école laïque, chantant la « Marseillaise » et autres chansons dans les rues et devant les cafés. M. le maire n’a pas craint de féliciter ces malheureux enfants, leur disant qu’ils sont l’espoir de l’avenir ! On les a fait aussi banqueter.

Pas de traces de fête dans la plupart des communes rurales, si ce n’est à Rosières, où l’on a fait enfoncer les portes du clocher par le serrurier M. Monnier, de Joyeuse, pour sonner les cloches. On les a aussi sonnées à Lablachère. Stupide emploi de la force, pour faire servir à des réjouissances qui n’ont rien de religieux des instruments exclusivement réservés au culte. Et par des gens qui ne veulent ni prières ni Dieu : absurdité, tyrannie, imbécillité ! Le bon sens est-il donc perdu à jamais pour la France ? 30 octobre – Notre maire a donné sa démission, ayant obtenu de M. Colomb, des Vans, une place à Marseille d’entreposeur de charbon. 31 décembre – M. Roustang, notre premier vicaire, a été nommé curé de Naves, près les Vans.
(d’après le manuscrit original)

  • [1] Plus tard, nous mîmes tous trois dans la même bière ; il n’en restait que quelques os. Nous retirâmes du doigt de ma grand’mère son alliance que nous donnâmes à sa fille, ma tante de Fay. Cette bière fut enterrée au nouveau cimetière.
  • [2] Elle était la cousine germaine du poète Reboul.
  • [3] Certainement police = administration, gestion (sens moderne du mot)