Couronnement de Notre-Dame de Bon Secours

Hebdomadaire LE BAS-VIVARAIS du 28 août 1880

(Article paru en première page de l’hebdomadaire LE BAS-VIVARAIS du 28 août 1880).

21 août 1880
Fêtes du Couronnement de Notre-Dame de Bon Secours

Sur un mamelon qui domine la plaine, à quinze kilomètres de Largentière, dans la commune de Lablachère, s’élève la chapelle de Notre-Dame de Bon Secours. Du haut de sa tour carrée, la Vierge bénit et protège la contrée qui l’honore. À ses pieds, l’église, moderne et de bon goût, à côté, le couvent des Pères oblats. Tout autour, le village qui vit de l’église et du couvent.
Notre-Dame est un pèlerinage renommé à vingt lieues à la ronde, et des milliers de pèlerins accourent chaque année y faire leurs dévotions. Deux origines lui sont attribuées : une, produit du XVIIIe siècle et sceptique comme lui «un temple d’Isis converti en église de la Vierge.» nous ne nous y arrêterons pas parce qu’elle ne présente aucun caractère d’authenticité historique ; l’autre, rappelant un fait bien connu dans le pays, et tout à fait conforme à la tradition. La voici :
À une époque bien éloignée de nous, un homme en danger de mort, en ce lieu même, invoqua le secours de la Vierge et promit s’il était délivré, d’élever à celle qui le sauverait une chapelle. Le bon-secours demandé se manifesta, l’homme fut sauvé, mais il oublia sa promesse.
L’année suivante, même danger, même invocation. La mère de Dieu est bonne ; elle oublia l’ingratitude de son protégé et le sauva encore.
Cette fois la promesse fut tenue et la chapelle édifiée.
Un acte authentique en mentionne l’existence au XVIIe siècle, et le respect qu’elle inspirait dut être grand, car elle paraît n’avoir pas été détruite durant les guerres de religion.
Depuis un an environ, il était question dans le pays d’une grande fête qui devait avoir pour objet le couronnement de la Vierge de Notre-Dame. Cette fête, arrêtée en principe à cette époque fut annoncée comme définitive il y a quelques jours et fixée au 22 août. L émotion et la joie furent grandes dans la contrée, où le sentiment religieux est profond et ardent. La dévotion à Notre-Dame est aujourd’hui aussi vive dans le cœur des vivarois qu’aux temps les plus ardents de la foi et nos bons radicaux seraient mal venus de plaisanter sur leur foi, par le temps de république qui court, les pèlerins de Notre-Dame. Dans toutes les paroisses des environs dans un cercle de vingt lieues, on fit des préparatifs. Des départs furent organisés, qui en voiture, qui en charrette, qui à dos de mulets, qui à pied ; ils étaient le plus grand nombre ceux-là et incontestablement les plus méritants. Dans les villes environnantes, Largentière, Aubenas, Joyeuse, Les vans, on ne trouvait plus, huit jours à l’avance, de «locati».
Au sentiment religieux, ardent, profond qui poussait cette nombreuse foule aux pieds de celle en qui elle croit comme à une protectrice puissante auprès de Dieu, son fils, une attraction bien grande s’était ajoutée : c’était la présence des prélats qui devaient assister à la cérémonie ; Son Éminence le cardinal archevêque de Paris, Monseigneur Guibert, dont le souvenir ne s’est pas effacé du cœur de ses anciens paroissiens et heureux de le revoir dans l’éclat de la pourpre des princes de l’Église ; Monseigneur Bonnet, leur évêque bien aimé, qui depuis trois ans, a su faire devenir plus grandes encore et plus vives la sympathie et l’affection qui l’avaient spontanément accueilli à son arrivée ; Monseigneur de Cabrières, évêque de Montpellier, dont l’ardente et éloquente parole a depuis longtemps retenti jusqu’à nous; Nosseigneurs les évêques de Marseille et de Périgueux que le Vivarais revendique avec orgueil pour ses fils, Monseigneur Balaïn, évêque de Nice, Monseigneur Cotton évêque de Valence que leur réputation de savoir avait précédés.
La veille de la fête, au matin, le bruit se répandit dans les environs que par ordre de l’autorité, la cérémonie était interdite. Le bruit n’était que trop fondé. Quelques heures plus tard, un arrêté du maire de Lablachère ( un radical, boulanger de son état, désormais célèbre par la brioche qu’il vient de faire), vu et approuvé par M. le Préfet de l’Ardèche, annonçait que la fête était interdite dans tout ce qu’elle comportait de manifestations extérieures, sous prétexte de politique. Un cri d’indignation s’échappa de toutes les poitrines catholiques.
C’était donc là la liberté promise, les assurances données par les dignitaires républicains de respect à la religion, d’indépendance accordée à l’exercice de son culte ? On vit sans étonnement les agents du gouvernement compromettre une fois de plus, La République par une mesure ajoutant le ridicule à l’odieux et qui blessait profondément le sentiment religieux de toute une population ; quand au prétexte invoqué, il était absurde et tout le monde le savait bien …
Le maire de Joyeuse, que les lauriers de son voisin «le fornarino» empêchaient sans doute de dormir, prit aussi un arrêté interdisant les processions dans sa commune, limitrophe de celle de Lablachère. Ici, le ridicule l’emporte sur l’odieux, il n’y a qu’à sourire de ce zèle maladroit et inutile.
Ces arrêtes partout répandus n’arrêtèrent naturellement personne. De tous les points du département, des départements voisins, les pèlerins s’étaient mis en route. Dès la nuit de vendredi, ils couvraient les routes et jusqu’aux moindre sentiers. Des feux brillaient au loin sur les montagnes, jusqu’aux confins du Velay et du Gard.
Le samedi, Son Éminence, les prélats et les abbés de la Trappe d’Aiguebelle et de Notre-Dame des Neiges devaient arriver, bénir le jour même une cloche et la statue érigée sur la plateforme du clocher.
Nous suivrons, heure par heure, les diverses cérémonies de la fête, satisfaisant ainsi d’une façon plus rapide la curiosité impatiente de nos lecteurs.

Samedi.

1h42m. Gare de Ruoms. Le clergé du canton de Vallon accompagné de 300 personnes vient au passage du train, saluer S. E. le cardinal et NN SS les évêques, M. Pralier, curé de vallon, présente à Son Éminence, le clergé et un certain nombre de notables qui se trouvaient sur le trottoir de la gare. Sur une colline voisine détonation de boîtes.
2h30m. Gare de Grospierres. Le clergé et 200 personnes viennent saluer le cardinal et les évêques.
2h50m. Gare de Beaulieu. Réception très solennelle de douze à quinze cents personnes. Arc de triomphe splendide. Discours de M. le curé de Beaulieu ; réponse du cardinal ; Acclamations répétées par toute la population – impression pénible et unanime de la foule lorsqu’on s’aperçoit de la présence du sous-préfet de Largentière et du secrétaire général de la préfecture ; ils ne saluent pas les prélats… indignation qui augmente quand on apprend qu’on a fait enlever les oriflammes, sous le ridicule prétexte que les couleurs nationales n’étaient pas représentées.
3h. Départ de Beaulieu. À la croisée de Jalès, la paroisse de Berrias attend pour saluer et acclamer le cortège.
Pont de Maisonneuve. Arc de triomphe. Paroissiens de Maisonneuve l’entourent, saluts et acclamations. Le Pazanan. Arc de triomphe. Paroisse de Chandolas, salutations et acclamations.
4h. Arrivée à Notre-Dame. Réception solennelle, foule immense de pèlerins, clergé nombreux. Discours du Provincial des Oblats, venu de Marseille pour le circonstance; réponse du cardinal, acclamations imposantes.
5h. Discours à l’église, de Monseigneur Robert évêque de Marseille sur le symbolisme de la cloche.
5h ½. Bénédiction de la cloche. Parrain : Baron Chaurand, marraine : Madame la Marquise de Chambonas.
6h. Affichage sur les murs des maisons du village de l’arrêté du maire de Lablachère. Triste impression, indignation attristée de la foule, énergiques qualifications, calme, absolue : on comprend qu’il faut résister à toutes les provocations.
À tous les instants, durant toute la nuit et toute la matinée, les pèlerins arrivent à pied, en charrette, en voiture, tous les chemins en sont littéralement encombrés; ils viennent par groupes très nombreux, on chante des cantiques, on récite des prières, c’est la foi et l’entrain religieux du moyen-âge.
Tous les hôtels, les auberges, les maisons particulières sont pleines, soit à Notre-Dame, soit dans les environs ; un nombre considérable campe dans les champs, sous les arbres, derrière les murailles; mules, chevaux, tout à côté attachés aux charrettes.
À minuit commencent les messes ; à la fin de chaque messe l’église se vide et se remplit immédiatement.

Dimanche.

7 heures. Le cardinal célèbre une messe basse.
7h ½. Messe en plein air sur l’estrade. L’évêque de Nice la célèbre et fait une belle homélie sur l’évangile du jour.
La veille à 6 heures, l’évêque de Viviers avait porté à l’église de Lablachère le diadème de la Vierge et l’avait déposé dans une chapelle préparée pour le recevoir. D’après le programme, on devait, le dimanche à 8h du matin aller le prendre processionnellement et le reporter solennellement à Notre-Dame; mais l’arrêté empêcha l’exécution de cette partie du programme. Mais rien ne peut empêcher qu’on aille au devant de Monseigneur Bonnet qui arrive.
Cinq à six cents hommes partent pour Lablachère pour escorter la voiture de Monseigneur. Ils marchent la tête haute en silence. Monseigneur de Valence revenant de Joyeuse, les rencontre : « on croirait dit-il, un bataillon de courageux soldats montant à l’assaut. »
Dans son retour à Notre-Dame , le cortège grossit : ils étaient 600 au départ, ils sont dix mille à l’arrivée, entourant la voiture de leur évêque qu’ils ont voulu, assure-t-on, dételer.
9h ½. On porte la statue sur l’estrade. Une foule immense la suit ; enthousiasme indescriptible.
10h . Messe pontificale sur l’estrade, célébrée par l’évêque de Périgueux; admirable exécution par 200 chantres, dirigés par M. le curé sz St-Paul.
Soleil resplendissant, lumineux horizon, banderoles, oriflammes de toutes couleurs flottant à la brise ; le cadre est splendide et en tout digne du tableau. Effet émouvant produit par ce chant si mâle, si nourri, si plein d’entrain. Excellent orchestre, compose de 80 exécutants fournis par les musiques des frères de Largentière, de Laurac, des Vans. Profonde impression produite par l’attitude recueillie des 30 mille pèlerins qui prient autour de l’estrade. C’est certainement la manifestation catholique la plus imposante qui se soit produite en France depuis bien des années.
Après la messe, sermon de Monseigneur de Cabrières, évêque de Montpellier. Il développe cette magnifique idée de saint-Augustin : deux cités dans ce monde. La cité terrestre qui ne cherche que le bien-être matériel et dont les visées ne vont pas au-delà des horizons de cette vie. Cette cité veut faire l’unité mais n’y réussit pas, c’est la tour de Babel, c’est la révolution en permanence. La cité de Dieu, c’est l’Église unie par la foi, par sa hiérarchie, par son chef. Elle marche vers le ciel, au milieu des luttes; Ces luttes elle ne les cherche pas mais elle ne les craint pas.
Pour se défendre, elle a des citadelles et des tours pleines de combattants qui sont les congrégations religieuses, le clergé, les laïques militants ; elle a Dieu, elle a la Vierge, cette Vierge de bon-Secours dont on va couronner la statue. Qui va poser cette couronne ? un prince de l’église orné , lui, de la triple couronne de la vieillesse, du talent et de la vertu.
Émotion profonde, enthousiasme indescriptible causé par cette parole ardente, convaincue, éloquente. Des frémissements courent dans la foule. Monseigneur de Cabrières est de la famille des grands orateurs.
Le discours terminé, couronnement de la Vierge. Au moment où Son Éminence le cardinal Guibert pose le diadème sur la statue éclatent des applaudissements frénétiques. La foule n’a plus la force de contenir son émotion.
Retour au monastère, empressement de la foule autour des prélats. L’évêque de Viviers est comme soulevé par cette mer mouvante de fidèles qui veulent le voir, recevoir sa bénédiction, baiser son anneau pastoral, lui marquer le témoignage de leur sympathie.
Midi. Dîner au monastère, quarante invités ; des places d’honneur sont réservées aux côtés de Son Éminence et de Monseigneur Bonnet aux prélats et à M. Blachère, député. Parmi les invités, MM. De Lafarge, de Bournet, bastide, de Malbosc, Chaurand, Bouchet, Cornut, curé de Largentière. À côté de l’évêque de Valence, M. l’abbé Petit, secrétaire général de Monseigneur Guibert et qui eut le périlleux honneur d’être otage de la Commune en 1871. Monseigneur Bonnet rappelle dans un langage éloquent et pathétique les services rendus par Monseigneur Guibert.
En réponse, allocation de Son Éminence, remplie de simplicité et d’humour, monseigneur Guibert n’an pas seulement du talent, il a de l’esprit et du meilleur.
2h ½. Vêpres solennelles, chantées sur l’estrade, foule immense, moindre cependant que le matin. Quelques départs se sont déjà effectués.
4h. Procession qui part de l’estrade, reportant en triomphe dans son sanctuaire la statue de Notre-Dame couronnée, et traversant seulement des terrains appartenant au monastère. Parmi les porteurs de la statue, ornés d’un brassard et d’une décoration en soie bleue frangée d’argent, nous remarquons MM. Lauriol, Bertoye, Chalver etc.. La procession ne peut se former régulière, c’est une foule transportée d’enthousiasme qui court pressée, haletante… Le Laudate sort comme un roulement de tonnerre de six mille poitrines. L’église s’emplit et les voûtes frémissent aux accents mille fois répétés des assistants. L’enthousiasme s’étend au dehors, la foule massée au devant du sanctuaire est entraînée et dix mille voix entonnent le chant de triomphe.
C’est un imposant spectacle.
Ah ! les maires de Lablachère et de Joyeuse sont bien oubliés ou pris en pitié, à ce moment !.. M. le sous-préfet de Largentière et M. le secrétaire général de la Préfecture, errent à travers la foule, avec l’apparence de gens qui voudraient être ailleurs. Ils doivent regretter l’attitude embarassée que leur impose la maladroite mesure du maire de Lablachère.
4h ½. Les musiques de Largentière, des vans, de Laurac vont jouer sous les fenêtres du cardinal qui remercie avec son ineffable bonté les musiciens.
La foule répond par les cris mille fois répétés de : vive le Cardinal.
5h. la foule un peu moins compacte se répand dans les cours, dans les jardins du monastère. Tout est laissé à sa disposition, et, tranquille dans sa joie, calme dans son enthousiasme, elle visite le monastère et ses attenances. Et c’est cette foule que l’on a voulu présenter comme avide de désordres, ce sont ces catholiques, venus pour affirmer leur foi, que l’on a montré comme des manifestants politiques… De nombreuses audiences sont demandées à son Éminence, qui malgré sa fatigue, accueille tous les visiteurs. On a hâte de s’incliner devant cette grande figure qui sera demain une figure historique et d’emporter cette bénédiction qui sera une protection et un honneur.
6h. La foule décroît. On annonce que par suite de l’arrêté, la procession générale qui devait être faite aux flambeaux à l’entrée de la nuit, n’aurait pas lieu. Nombreux départs, quelques prélats sont déjà partis. Il ne reste à Notre-Dame que son Éminence et nosseigneurs de Nice et de Viviers, M. Blachère, député, etc..
8h. calme et tranquillité dans tout le village ; une nuit splendide commence. Les étoiles font comme un nimbe de feu autour de la Vierge triomphante dont la statue se profile dans l’azur lumineux. Sur les montagnes, au loin, bien loin à l’horizon les feux apparaissent.
Des contrées entières s’associent ainsi à la fête qu’elles n’ont pu partager.

Lundi.

10h. Départ de son Éminence et des prélats. Une foule assez nombreuse les accompagne. Le cardinal-Archevêque s’entretient assez longuement avec M. Blachère, député, qui ne le quitte qu’au moment où, en compagnie de Nosseigneurs de Nice et de Viviers, il monte en voiture. Une dernière bénédiction est donnée ; la voiture part, au milieu des cris de : Vive le Cardinal, vive Monseigneur Bonnet, dans la direction de la gare de Grospierres.
La fête est finie ; près de quarante mille pèlerins ont empli hier ce hameau aujourd’hui si calme et si paisible, et dans cette foule, ardente, enthousiaste, provoquée par une mesure arbitraire qui attaquait sa liberté de conscience et l’exercice de son culte, pas un mot de colère n’a été prononcé, pas un geste violent n’a été fait.
C’est – et il faut bien qu’on le sache – que les catholiques ne sont pas des gens de désordre. Respectueux de la loi, ils ne demandent qu’une chose : l’exercice libre de leur religion, le respect dû à leur croyance et à leur foi.
Dans les mémorables fêtes dont nous venons de donner une si imparfaite analyse, le Vivarais s’est affirmé ce qu’il a toujours été : profondément catholique.
Que nos gouvernants y réfléchissent ; ce serait pour la cause qu’ils représentent œuvre dangereuse que d’attaquer la religion. Elle a dans notre sol, de plus profondes racines que certains d’entre eux le pensent.

(Fin de l’article paru en première page de l’hebdomadaire LE BAS-VIVARAIS du 28 août 1880).