Réouverture du sanctuaire

De mars à juin 1903, les populations avaient nettement prouvé leurs sentiments de dévotion pour la vierge de Bon Secours et de reconnaissance pour les pères de Notre-Dame. La vibrante protestation du père Odoul au milieu du silence de la foule avait fait courber les têtes aux exécuteurs des basses œuvres d’Emile Combes.

La porte fermée du sanctuaire se couvrit de fleurs et le dimanche suivant les femmes se massèrent tout autour. Pendant plusieurs heures les cantiques, les prières et le chapelet se succédaient sans interruption. Réparation pour le sacrilège attentat, hommage à Notre-Dame, imploration filiale, cette protestation pieuse et significative se renouvela tous les dimanches jusqu’en 1907.

Dans la presse, le chef des défenseurs des Pères, Joseph de Malbosc, fit entendre à son tour la voix de la conscience et de l’honneur « contre les procédés inouïs employés avec préméditation ». En terminant, monsieur de Malbosc salue les quatre expulsés: « la vaillance, l’élévation d’idées, la science et l’aimable piété leur conquièrent à jamais les cœurs de ceux qui les approchent et je tiens à l’honneur d’être compté parmi ceux-là ». Les expulsés eux-mêmes, par voie d’affiche, dans le midi de l’Ardèche et le nord du Gard, tinrent à remercier les populations: « pendant cinq semaines, vos belles manifestations, exclusivement religieuses, ont soulagé les consciences catholiques et fait tressaillir la France libérale ». Le représentant du liquidateur et sa suite avaient complété, par l’inventaire, l’œuvre des crocheteurs. Ils saccagèrent l’autel, la sacristie, forcèrent le coffre des vases sacrés, manipulèrent les vêtements sacerdotaux, firent de l’église leur vestiaire et leur fumoir. Ils remplacèrent les scellés par de solides planches qui cachaient les coups de hache et substituèrent aux gendarmes un garde du séquestre. Monseigneur Bonnet, évêque de Viviers, n’était pas homme à laisser périmer ses droits. De sa belle plume, il protesta auprès du préfet, par une lettre du 29 juin publiée le 3 juillet.

Le préfet crut devoir répondre que la chapelle était fermée à la demande du liquidateur et que l’invasion était imputable à la résistance des pères.

Un pèlerinage fut annoncé pour le 4 octobre 1903. La préfecture s’alarma. Elle voulut faire interdire les processions par le maire, M. Roche, qui naturellement s’y refusa. Le préfet en prit alors lui-même l’initiative. Les journaux officieux de l’Ardèche et de Lyon annonçaient en même temps que le pèlerinage n’aurait pas lieu. Ehonté mensonge qui ne put être démenti à temps dans les localités éloignées et diminua l’affluence. On compta quand même près de 10000 assistants. Les cérémonies habituelles se déroulèrent dans la propriété de M. Rouvière, l’enclos de l’hôtel de la Couronne. Vingt-cinq gendarmes commandés par un officier, des policiers en bourgeois, sous la haute main du commissaire de Viviers, patrouillaient ou circulaient sur la route et parmi les groupes.

Le matin, M. le grand Vicaire Deschanel chante la messe sur une estrade parée de drapeaux et d’oriflammes. L’abbé Rey-Herme commente cette cérémonie d’expiation. Après la messe, Monseigneur Bonnet prend lui-même la parole. Il décrit la persécution qui s’est abattue sur le diocèse, sur la France et sur Bon Secours. Il recommande « la prière, la pénitence et la lutte. Avec cela, dit-il, les épreuves de l’heure présente seront passagères. Ce sanctuaire rouvrira et la prière retentira de nouveau dans les murs de Bon Secours ».

Ce magnifique langage électrise l’auditoire. Il ne peut contenir ses applaudissements; des acclamations prolongées interrompent plusieurs fois Monseigneur Bonnet: « vive notre évêque! vivent les Oblats! vive la religion! vive la liberté! Comptez sur nous! ». Il est plus de midi, la foule escorte monseigneur Bonnet. L’évêque s’agenouille, entouré de la population, devant la porte scellée de la basilique. Il y prie un moment puis se retire, arrêté à chaque instant par des fidèles qui lui demandent sa bénédiction et baisent son anneau pastoral. C’est un spectacle inoubliable. Dans l’après-midi, à deux heures, la réunion change de caractère extérieur. 4000 auditeurs se pressent dans le clos Rouvière. les bas-Vivarois dominent, mais les Cévennes, la montagne, Vals, Aubenas, Entraygues sont représentés ainsi que plusieurs communes du Gard avec une nombreuse délégation de saint-Ambroix. C’est le pendant des réunions ardentes qui précédèrent les expulsions. Tour à tour prennent la parole monsieur de Malbosc, monsieur de Lafarge, monsieur de la Boisse, maître Deschanel et maître Chalamon d’Aubenas. Le père Hoffet a été expulsé de France comme étranger, en sa qualité d’alsacien. Les trois autres pères sont là. leur modestie s’efface; monsieur de Malbosc, les faisant acclamer, remercie en leur nom et conclut: « Adieu donc, chers amis, et à bientôt ».

Le commissaire de Viviers s’était faufilé dans l’assistance, sans doute pour tromper son ennui. On avertit monsieur Rouvière qui vient le prier de sortir sur-le-champ. « Ils m’ont expulsé comme un simple moine! » faisait le commissaire dépité. Quant aux gendarmes, ils n’entendirent à leur adresse que des cris de: « Vive l’armée ».

Une cérémonie plus grandiose encore eut lieu, dans les mêmes conditions, le 11 septembre 1904, sous la présidence de monseigneur Bonnet et de monseigneur Pascal. on évalua le chiffre des pèlerins de 15 à 18000. A la fin de la cérémonie, le directeur du pèlerinage, le dévoué archiprêtre de Saint-Péray, l’abbé Rey-Herme, remercie et dit « Au revoir! », Mais monseigneur Bonnet se dresse et déclare à la grande joie de tous, qu’il nomme l’abbé Rey-Herme, chanoine de Bon Secours, par conséquent de la cathédrale de Viviers.

Vers les 5 heures, près de 300 jeunes gens prennent part à une réunion privée de la jeunesse catholique et applaudissent tour à tour monsieur de Malbosc et monsieur de Gailhard-Bancel.

En 1905, les petites annales des oblats écrivent: « Depuis 3 ans, spectacle extraordinaire, tout un peuple vient prier en foule devant une vierge prisonnière et cachée à ses regards dans une église sous scellés ». Le pèlerinage annuel eut lieu cette année-là, comme les précédentes, dans le clos Rouvière, le dimanche 3 septembre et on compte 20000 pèlerins dont 12 à 13000 assistent à la grand-messe. Monseigneur Douceret évêque missionnaire des Nouvelles-Hébrides préside à la fête; le grand vicaire monseigneur Deschanel représente l’évêque de Viviers.

La ténacité infatigable de l’évêque et la persévérance des fidèles triomphèrent enfin des oppositions. A la suite d’une lettre de la préfecture autorisant la levée des scellés, mercredi 29 août 1907, maître Deschanel, avocat à Largentière, accompagné de maître Méjean, avoué, a opéré la réouverture du sanctuaire profané. Les défenseurs qui furent à la peine méritaient cet honneur et cette joie.

La réouverture du pèlerinage eut lieu le jour de la fête patronale, le 8 septembre 1907, au milieu de l’enthousiasme, la piété et des cérémonies traditionnelles.