Beauzons en Cévennes ardéchoises 
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Abbé Louis Marron

De Beauzons en Cévennes ardéchoises
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L’abbé Louis Marron (1789-1859)
curé de Faugères de 1834 à 1859.

En 1884, le Dr Francus – alias Charles-Albin Mazon, publie son « Voyage dans le Midi de l’Ardèche ». En son chapitre X, il se livre à une « Etude de mœurs locales » et notamment à l’action des guérisseuses et guérisseurs. A cette occasion, il évoque le souvenir de l’abbé Louis Marron, curé de Faugères de 1934 à 1859, décédé donc depuis 25 ans au moment de cette narration.

En voici les termes choisis :

  • Je me souviens, dis-je à Pélican, d’avoir entendu parler, lors de mon voyage autour de Valgorge, d’une brave femme des Assions qui jouit d’une grande réputation de guérisseuse. Est-ce qu’il y a beaucoup d’empiriques dans la contrée ?
  • Comment voulez-vous qu’il n’y en ait pas, répondit-il, avec un pays si accidenté qui rend si long, si coûteux et si difficile le recours à la médecine régulière ? De même que le chirurgien-barbier était autrefois une nécessité dans tous les villages, le guérisseur ou rebouteur l’est encore aujourd’hui dans une grande partie du pays. C’est le résultat de la force des choses.

Les deux plus habiles guérisseurs sont morts : c’étaient l’abbé Marron, curé de Faugères, et l’abbé Ranc, prêtre retiré au Petit-Paris, de la famille du fameux Arthur Ranc, le député républicain actuel. Au dire des paysans, le curé de Faugères reconnaissait la maladie au premier coup d’œil jeté sur le malade. Il en était de même de l’abbé Ranc.

Le remède le plus ordinairement employé par le curé de Faugères était le cresson. Il s’en faisait une telle consommation, d’après ses ordonnances, qu’on en était venu à ne plus en trouver dans les fontaines du pays. Ce brave curé guérisseur tutoyait indistinctement tous ses clients, et chacun d’eux, en se retirant, recevait de sa bouche, en guise d’adieu, l’original conseil suivant qui est passé en proverbe dans le pays :
Per to tisano, / Lou bouon vi de Bano ! / Per toun bouillon, / Piquo au moouton ! / Se vos gori, / Sortiés pas d’oqui !
Pour ta tisane, / le bon vin de Banne ! / Pour ton bouillon, / frappe au mouton ! / Si tu veux guérir, / ne sors pas de là !

Ces deux bons prêtres étaient très désintéressés et, s’ils acceptaient quelques dons pour leur église, ils n’exigeaient pour eux-mêmes aucune rétribution.

  • Il est très fâcheux, dis-je, que le curé de Faugères soit mort ; j’aurais volontiers fait sa connaissance. Le peu que vous m’en dites révèle un homme d’un grand bon sens. Je suppose, d’ailleurs, qu’il mettait plus de choix que vous ne le dites dans sa médecine rimée. Le vin de Banne était certainement un excellent tonique, mais dont il ne fallait pas abuser. Aujourd’hui, grâce au phylloxera, l’abus comme l’usage est impossible. Quant au cresson, j’en ai vu de si excellents effets, dans une infinité de cas, que je ne suis pas étonné qu’il ait contribué à la réputation médicale de l’abbé Marron. Les progrès de la chimie moderne ont fait découvrir dans sa composition une petite quantité d’iode et de là sans doute ses propriétés dépuratives surtout dans les maladies de poitrine, dans divers engorgements, et ce n’est pas pour rien qu’on le crie dans les villes sous ce titre alléchant :

Du cresson de fontaine, / c’est la santé du corps !

Paris seul en absorbe chaque année dix millions de bottes, et une grande plaine, près d’Enghien-les-Bains, est entièrement consacrée à cette culture. […] Pour ma part, j’aurais dormi plus tranquille avec le cresson et le bon vin de Banne de l’abbé Marron, qu’avec l’arsenal de la pharmacie moderne…


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Outre le Dr Francus, alias Charles-Albin Mazon, un autre auteur – anonyme celui-ci – s’intéressa à la vie de Louis Marron, curé de Faugères durant un quart de siècle, entre 1934 et 1859. Il semblerait que ce texte ait été écrit au tout début du 20e siècle, dans la mesure où, tout à la fois, il fait référence à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 et indique que la population de Faugères est alors de 243 habitants, soit à veille de la première guerre mondiale (1914/1918). Enfin, il indique que le souvenir de ce prêtre n’est pas perdu et qu’on vient encore de loin prier sur sa tombe. Or, un demi-siècle s’est au minimum déroulé depuis son décès… Il est vrai qu’en ce début de 21e siècle, son souvenir est toujours présent pour les faugérois et pour sa famille, toujours implantée sur la commune de Bessas (canton de Vallon-Pont-d’Arc).

Par son style très clérical, ce texte semble avoir été écrit par un prêtre. D’autant plus que nous avons retrouvé cet écrit dans les archives paroissiales de Faugères. Si tel est bien le cas, son auteur pourrait donc être l’abbé Denis Rogier, prêtre à Faugères de 1900 à 1928. Sur sa demande, il fut inhumé en novembre 1943 dans le cimetière de Faugères, dans la même concession que l’abbé Marron et un autre de ses successeurs, l’abbé Pierre Guérin, prêtre à Faugères de 1930 à janvier 1942, date de sa mort. Ce texte donne a priori une indication supplémentaire sur la fonction de l’auteur en faisant référence à la naissance de Louis Marron le 20 janvier 1789, alors qu’il s’agit de son jour de baptême, sa naissance ayant eu lieu le 17 janvier 1789…


Voici ce second texte :

Sur une colline descendant en pente douce, verte d’oliviers et de vignes, jusque sur le chemin pierreux de Saint-Sauveur à Bessas, s’élève la ferme de Soulas. Son nom lui vient sans doute de son isolement. Elle se dresse en effet là-haut, solitaire et entourée de murs comme un fort, qui commanderait la plaine de Barjac. Immédiatement derrière la maison, commence le bois. Ceinture immense de chênes et d’yeuses, s’étendant au loin les montagnes et dans le creux des vallons.

Pendant la tourmente révolutionnaire, deux prêtres vinrent chercher asile dans ces solitudes. L’un deux, probablement un abbé Séveyrac, dont nous lisons la signature au bas de l’acte de mariage qu’il bénit le 6 novembre 1794, dit la messe pendant quatorze mois à Soulas. Le second, l’abbé Francony, ancien chanoine d’Arles, bénit également un mariage à Saint-Sauveur, le 14 mars 1795, et dit la messe pendant douze mois à La Pise, autre ferme dépendant de Soulas, qui l’abrita aussi pendant « ces jours mauvais » (nous pensons que l’abbé Séveyrac était à La Pise et que c’était l’abbé Francony qui était à Soulas).

Acte de baptême

A côté de ces deux ecclésiastiques, Etienne Marron, leur hôte courageux, a signé les deux mêmes actes. Dieu devait plus tard récompenser dans son fils, l’abbé Louis Marron, sa générosité et sa foi. Ce fut dans ce milieu d’une religion aussi éprouvée que naquit, le 20 janvier 1789, Louis Marron. Il avait 8 ans quand son père mourut. Mais sa mère, Marie-Anne Clavel, sut inspirer à l’enfant une piété sincère, continuellement alimentée par cette foi simple et profonde, la caractéristique de sa vie sacerdotale.

A la tête de la paroisse se trouvait encore l’abbé Delolme qui l’avait baptisé. Ce digne prêtre, ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé, quelque chose comme les cultuelles qu’on voulait nous imposer en 1905, avait dû quitter Saint-Sauveur en 1792. Il y revint en 1794, l’année même de la mort de Robespierre, alors que la disparition du tyran sanguinaire rendait à la France un calme relatif. Le curé exilé pour sa foi savait de quel secours pour la religion avait été le père du jeune Louis. Outre l’hospitalité si courageusement offerte aux prêtres traqués, il les avait assisté dans leur périlleux ministère, et avait su parfois les soustraire adroitement aux fureurs des révolutionnaires.

On nous a raconté que deux chefs des bandes terroristes de Saint-André et de Beaulieu, et qui plus tard devaient eux-mêmes périr tragiquement l’un et l’autre, celui de Saint-André précipité, dit-on, dans le gouffre du Tégoul et celui de Beaulieu fusillé sur la montagne de la Serre, conduisirent un jour leur troupe à Soulas pour prendre le prêtre qui s’y cachait. Ils le surprennent dans la cour de la ferme, occupé avec M. Marrron à atteler les bœufs. Mais, plus zélés qu’habiles, ils ne le reconnaissent pas sous son déguisement. La méprise sera-t-elle de longue durée ? Tout est à craindre. Sans perdre son sang-froid, le brave fermier accueille les visiteurs, puis se tournant aussitôt vers son prétendu valet, il le traite de maladroit et, avec une colère feinte, l’envoie travailler aux champs. Le danger avait été écarté.

Tout cela était connu de l’abbé Delolme. Aussi voulut-il enseigner les premiers éléments de la langue latine au fils de son paroissien d’une fidélité si résolue et si avérée. La première école cléricale de l’abbé Marron fut donc le presbytère et son premier professeur un prêtre qui avait sur le front quelque chose de l’auréole des martyrs. Heureux débuts d’une vie sacerdotale. Nous ignorons combien de temps il resta auprès de son vénérable curé, mais nous savons qu’il termina ses études au collège de Bourg-Saint-Andéol. Ce fut ensuite le grand séminaire et enfin, comme couronnement, l’ordination sacerdotale en 1813.

Voilà l’abbé Marron prêtre. Il est d’abord vicaire à Vagnas puis aux Assions, sous l’abbé Béraud qui avait son jeune vicaire en vénération, ayant, disait-il, remarqué en lui quelque chose d’extraordinaire. On le nomma ensuite curé de Creysseille et enfin de Faugères au commencement de l’année 1834.

La petite paroisse de Faugères, dans le canton de Joyeuse, compte 243 habitants. A l’époque où l’abbé Marron vint, elle comptait près de 500 habitants. Cachée à l’ombre des châtaigniers, dans un des mille replis des contreforts de nos Cévennes, elle était, à cette époque surtout, de difficile accès. Le nouveau curé y arrivait, non certes avec la réputation d’un savant, mais il devait y laisser celle d’un saint, au dire d’un prêtre, son ancien paroissien. Modeste, pieux, zélé, d’une foi si simple et profonde, chaque jour l’abbé Marron, dès 5h en hiver, au lever du soleil en été, était à l’église faisant son chemin de croix. Immédiatement après, il célébrait la Sainte Messe. Messe matinale, un peu le désespoir du jeune enfant de chœur obligé de s’arracher si tôt aux douceurs du sommeil. Cette méditation dans la petite église silencieuse, tandis que le village dort encore pendant les longues nuits d’hiver ou qu’il travaille dès l’aube matinale de l’été, n’est-elle pas la prière du véritable prêtre ? On le comprit ainsi tout de suite autour de lui et même au loin. Nous avons sous les yeux une lettre datée de Vienne dans l’Isère. L’auteur demande à l’abbé Marron de réclamer auprès de Dieu la faveur qu’elle sollicite depuis longtemps : « Il vous bénit, dit-elle, et ne vous refuse rien… Priez et je serais exaucée. »

Pendant ces journées de solitude, il venait souvent s’asseoir sur une petite muraille près du cimetière ou sur les degrés d’une croix voisine ; là, tandis qu’il est occupé à lire, les enfants s’approchent familièrement de lui. A l’exemple de Notre-Seigneur, qui avait dit : « Laissez venir à moi les petits enfants », il les accueille avec bonté et les caresse doucement. N’y a-t-il pas une secrète sympathie entre les âmes pures ? Mieux que les autres peut-être, les âmes candides de ces petits avaient compris celle du prêtre. La paroisse et la région tout entière devaient cependant en apprécier bientôt l’inépuisable charité et la bonté sans limite.

L’abbé Marron avait reçu du ciel un remarquable don de rhabilleur, et il se regardait comme obligé d’en user pour le soulagement de ceux qui venaient à lui. Il en fit de même un devoir à sa nièce, héritière comme lui de ce don merveilleux. (Sa mère, veuve jeune, se remaria avec un Barry. La famille Barry de la Pise a hérité du don de l’abbé Marron et c’est plusieurs fois par jour que l’on a recours actuellement encore aux bons soins du père Barry pour se faire remettre quelques membres démis). Certaines guérisons ne tardèrent pas à le faire connaître au loin. Dès lors, à travers les sentiers impraticables pour les voitures, on vint à Faugères, de Bagnols, de Barjac, de Saint-Ambroix, de Joyeuse, de Lablachère, d’Aubenas et d’ailleurs.

Vers les cinq ou six dernières années de sa vie, il recevait en moyenne 150 personnes par jour. Nul ne pénétrait dans la cure. Après le petit déjeuner qui suivait la messe, il voyait les malades sur la place devant l’église jusqu’au coucher du soleil. Puis, rentrant chez lui, il ne reparaissait que le lendemain à son heure habituelle. Le prêtre ne voulait pas se laisser absorber par le guérisseur et réservait sans doute pour la prière ces dernières heures de la journée. La régularité sacerdotale de sa vie lui imposa toujours la plus grande réserve avec ses malades. Il n’était pas médecin, et c’est à eux qu’il renvoyait dans les cas où l’examen d’une plaie à nu était nécessaire. Son cabinet de consultation c’était, nous venons de le dire, la place publique. Il questionnait, donnait des conseils, et lorsqu’il fallait agir, posant simplement une main sur la tête du malade, il cherchait de l’autre la partie démise qu’il remettait aussitôt en place avec le pouce. Un procédé si rapide et si délicat était bien de nature à étonner les spectateurs, pleins d’admiration pour le guérisseur et de respectueuse vénération pour le prêtre. Aussi, a-t-on gardé dans toute la région le souvenir précis et détaillé de plusieurs de ces merveilleuses guérisons.

Un jour cependant, la surprise fut plus grande encore et on se demanda si l’abbé Marron n’avait pas le don de lire dans les consciences. Un étranger arrive à Faugères pour être guéri. Il apportait, comme cadeau à M. le curé, un coq volé en chemin. A peine est-il en présence du prêtre que celui-ci lui reproche publiquement son vol et, dans son patois expressif qu’il employait habituellement avec le tutoiement, il lui enjoint de reporter l’animal où il l’avait pris. Une autre fois, c’est un protestant qu’il reconnaissait dans la foule sans que rien eu permis de soupçonner cette particularité.

Les nombreux malades soulagés ou guéris lui offrirent souvent des sommes assez importantes. Il refusa toujours. Vers la fin de sa vie, il consentit, sur les instances de ses amis, à laisser placer deux troncs, l’un à l’intérieur de l’église et l’autre à l’extérieur. Avec l’argent recueilli dans le premier, outre les réparations faites à l’église, on acheta trois autels en marbre d’une valeur de 5000 francs. Les offrandes du second étaient destinées à réparer les chemins.

Le désintéressement de l’abbé Marron fut si grand qu’il mourut pauvre. Mais cette pauvreté ne fut pas chez lui un prétexte pour négliger ce qu’il croyait devoir aux autres. Dans sa vieillesse, il se rappela que, tout jeune gardien de troupeau de son père, il avait, en s’amusant, fait brûler un chêne qui appartenait à la famille Pagès, de l’Eglise. C’était, à son avis, un dommage de 12 francs. Il ordonna à sa sœur de restituer cette somme.

Cette délicatesse de conscience n’est-elle pas une prédication vivante ? Si les familles Barry, de Soulas et de la Pise, n’ont hérité de leur oncle aucun bien de la terre, il leur légua, trésor plus précieux, l’exemple d’une sainte vie couronnée par une sainte mort. Cette mort, précieuse devant Dieu, arriva le 7 décembre 1859. L’abbé Marron avait 70 ans et en avait passé 26 dans la paroisse de Faugères. Son corps exposé pendant trois jours conserva toute sa souplesse et les apparences d’un corps vivant. A ses funérailles, un concours extraordinaire d’étrangers et la présence de toute la paroisse donnèrent la mesure de l’affectueuse vénération dont il était entouré. Une petite voûte en pierres fut construite sur son cercueil. De ce passé, il reste les mérites d’un défunt et le souvenir des vivants, qui viennent encore, même de loin, prier sur la tombe dans l’humble cimetière de Faugères.


Pierre Marron, infatigable chercheur en archives, a repris tel quel ce texte dans sa somme « Les Descendants des Chevaliers Maron depuis le XIe siècle et de quelques homonymes », publiée en 1980.

(texte de Jean Pascal, Faugères)


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